Si on considère un terrain de football comme un champ de guerre, chaque ligne a son rôle à jouer. L’arrière garde a pour mission de protéger les cages des assauts adverses, le milieu est le no man’s land pour faire le lien entre la défense et l’attaque et pour finir l’attaque en première ligne pour conquérir le terrain. Le coach a pour but de coordonner les offensives et défensives pendant 90 minutes pour amener les siens à la victoire.
Parmi ces protagonistes qui cherchent la victoire jusqu’au coup de sifflet, il existe toujours un joueur aux capacités hors-norme qui peut changer le destin d’un match par un coup de génie, une passe ou un but venu d’ailleurs. Enfin bref, un génie, que dis-je, un artiste à l’état pur doté d’une élégance balle au pied. Fin techniquement, vision de jeu supérieure à la moyenne et une précision millimétrée, le milieu offensif ou le numéro 10 comme on l’appelle, est le chef d’orchestre sur le terrain à qui on lui laisse une liberté totale pour s’exprimer sur le terrain.
Mais qu’est-ce qui les caractérise tant à être des joueurs si spéciaux ? Ce poste autrefois tant adulé a-t-il vraiment disparu dans l’hémisphère du football moderne ? Les Zidane, Riquelme, Pablo Aimar, Maradona et autres peuvent-ils s’adapter dans le football d’aujourd’hui ?
Des interrogations se posent car on distingue une disparition de ce poste suite au changement du football comme le souligne Kylian Mbappé (“le football, il a changé”). Un pressing plus intense, des attaques en transitions, du jeu rapide et un système de jeu qui laisse le poste de 10 aux oubliettes.
Dans l’histoire du football, ce poste était tellement indissociable qu’il était impossible pour chaque club de jouer sans un milieu offensif.
Un électron libre
Brièvement défini dans l’introduction, le numéro 10 est un poste de milieu offensif, il est le fer de lance de l’attaque. Ses qualités se reposent sur sa créativité, sa vision, sa précision, sa capacité à orienter le jeu et donner le tempo du match. Il a ce rôle de Maestro qui lui permet d’orchestrer l’équipe dans une parfaite symphonie.
Mais d’où vient ce rôle de numéro 10 tant apprécié dans l’histoire du football ?
La naissance d’un mythe
Avant le numéro 10 était un numéro banal, un numéro parmi tant d’autres. Mais lors de la Coupe 1958 en Suède, un jeune prodige brésilien va illuminer de sa classe et révolutionner le poste de 10. Le jeune Pelé participe donc à sa première Coupe de Monde et le crack de Santos va démontrer ses talents tout au long de la compétition jusqu’à la victoire finale où il illuminera de sa splendeur (cf. Pelé : la voie royale). Technique, dribbleur fou, sens du jeu, dangereux sur les coups arrêtés, une révélation est née : le numéro 10 doit être le poste clé de l’équipe. Vainqueur à trois reprises, Pelé est le précurseur de ce poste et tout le monde veut lui ressembler à la nouvelle superstar.
L’opération est en marche et le poste rencontre son apogée à partir des années 1970 avec un club prestigieux qui transforme le football en un jeu total. L’Ajax Amsterdam est le club néerlandais qui pratique un tout nouveau genre de football. Représenté par Johan Cruyff, un autre génie issu de l’académie, le club remporte trois Coupes des Champions consécutives en proposant un football total qui permet de permuter à chaque poste tout en passant par le génie batave qui dictait le jeu.

Ensuite vient Maradona qui vient exploser avec toute l’étendue de son génie dans les années 80 surtout lors de la Coupe du Monde 1986 et son fameux but contre l’Angleterre où il balade toute la défense anglaise avant de marquer. Et que dire de la “Main de Dieu” qui a fait les premières pages du monde entier qui lui permet à l’Argentine de décrocher sa deuxième étoile. Le numéro 10 argentin est adulé dans tout le pays même jusqu’au sud de l’Italie, à Naples plus précisément où il passe ses meilleures années en leur offrant un Scudetto en 1991.
À partir de ce moment, le numéro 10 devient donc la pièce importante dans une équipe. Tous les grands clubs veulent recruter son maestro, les enfants veulent jouer comme Zidane, Baggio, Riquelme, Ronaldinho. Le 10 est le numéro que tout veut porter, il est considéré comme le numéro parfait. Véritable artisan du beau jeu, il rend meilleur ses coéquipiers et les ballons pour les phases offensives passent par lui. Il peut changer le cours d’un match en un instant et il est capable des gestes magiques. On se souvient surtout de Zidane lors de la finale France-Brésil avec ses deux coups de tête qui donnent la première Coupe du monde à l’équipe de France, Ronnie et son doublé contre le Real Madrid qui voit son public applaudir le magicien brésilien pour sa prestation inoubliable, Riquelme et son aventure avec Villarreal jusqu’en demi-finale de la Ligue des champions en 2006.
Vers une lente disparition du 10
Le 10 reste le meilleur joueur ballon au pied. Mais le poste présente aussi des inconvénients évidents dans le rond central. Première évidence : le 10 ne défend pas. Bien qu’il est le meilleur offensivement sur le terrain, sur les phases défensives, il présente des difficultés, le 10 laisse faire le sale boulot à ses milieux défensifs. Deuxième évidence : il ne peut pas s’adapter à tous les systèmes. Il faut qu’il soit dans un schéma tactique qui le mette en valeur comme un 4-4-2 en losange ou un 4-2-3-1 qui le mette dans les meilleures dispositions (c’est pour les fins tacticiens, les futurs Guardiola ou Enrique 😉).
Fin des années 2000-début 2010, le poste offensif commence à disparaître des radars. Initié par le Barça de Guardiola qui a dominé toute l’Europe durant quatre ans avec un jeu de possession et un système qui favorise les milieux et ailiers. L’évolution tactique a fait évoluer son rôle dû à son pressing intensif, des efforts défensifs répétés et une polyvalence accrue. Plus enclin à se rechigner dans les efforts défensifs ainsi que offensifs, le milieu offensif apporte moins qu’à l’accoutumée. Plus physique et plus athlétique, le football de haut niveau délaisse les génies créatifs à des milieux qui respectent le schéma tactique.
Mais il reste quelques exceptions qui dérogent à la règle. Lors de son passage à Manchester City, Kevin de Bruyne avait la capacité de jouer dans ce rôle hybride entre 8/10 de même pour Bruno Fernandes qui a la même fonction avec Manchester United et Luka Modric qui a fait les beaux jours du Real Madrid. Volume de jeu, aisance technique, adaptabilité tactique, le nouveau 10 est moins élégant qu’un Zidane, Ozil ou Riquelme mais devient plus efficace sur toute la surface de terrain. De plus, le danger peut venir de partout. De la défense à l’attaque, tous les joueurs peuvent marquer ou faire marquer les autres.

Un numéro légendaire et intemporel
Le numéro 10 reste un phénomène culturel qui a fait rêver tous les fans de football. Synonyme de génie, le poste a révolutionné le football par sa créativité et sa vision. Tous les enfants du quartier s’amusaient à ressembler à Zidane, Maradona et consorts.
Il s’invite aussi dans la musique notamment dans le rap français où le lien entre le rap et foot est intimement lié. Booba, Ninho, Kaaris, le rap n’hésite pas à mentionner les footballeurs dans leurs textes en guise d’exemple ou d’hommage.
Même si le numéro tend à disparaître dans le haut niveau dû aux sacrifices tactiques employés par les coachs et qui demande plus de physique et de technique, le numéro 10 reste et demeure le dernier poète, le dernier révolutionnaire du beau jeu. Finalement le numéro 10 n’a pas disparu des radars, il a juste changé de costume.

