Zaïre (République démocratique du Congo actuel). Depuis son indépendance en 1960 de la colonie belge, le pays vit une transition politique délicate. En janvier 1961, le premier ministre du pays, Patrice Lumumba est assassiné. La crise économique et sociale dans le pays est constante et un évènement vient ébranler cette crise. En effet, c’est en 1965 qu’un coup d’état est retenti par l’armée zaïroise et le Général Mobutu prend le pouvoir. Il s’autoproclame Président de la République et promulgue la nouvelle Constitution en 1967. La liberté d’expression est moindre sous peine de sanction et la sécurité militaire dispose de tous les droits.
Au début des années 70 alors que Mobutu développe la “zaïrianisation”, un mouvement de nationalisation du pays qui consiste à recourir à ses sources propres, de s’émanciper de l’idéologie européenne, moderniser les infrastructures, accéder à l’eau potable et à l’électricité et créer sa propre monnaie. Il souhaite aussi construire un stade aux dimensions internationales pour accueillir des évènements sportifs et unifier les Zaïrois. C’est alors que vient l’idée du siècle : faire venir les deux meilleurs combattants George Foreman et Mohammed Ali pour un match légendaire sur la terre africaine.
Le récit d’un combat qui restera dans les annales de l’histoire du sport mondial.
Un combat pour l’histoire
Avant de plonger dans le vif du sujet, remettons un peu de contexte avant le combat historique.
Nous sommes en 1974 et le Zaïre (avant qu’il change d’appellation en République Démocratique du Congo) est sous dictature sous la direction du Général Mobutu. Il veut construire une totale émancipation des pays européens et montrer que l’Afrique peut couvrir des évènements sportifs à l’échelle internationale. Le sport est donc le moyen de promouvoir la politique pour effacer la mauvaise image d’un pays. On peut penser aux Jeux Olympiques de Berlin en 1936 sous le régime nazi par exemple.
C’est alors que le promoteur américain Don King propose de faire réunir les deux plus grands boxeurs de l’histoire, George Foreman et Mohammed Ali pour un combat pour le titre de champion du monde des poids-lourds et une récompense de 5 millions de dollars promis par le promoteur. Mobutu accepte et réunit la somme nécessaire.
Tout d’abord, faisons une présentation de ces deux légendes du Noble Art et de l’état du forme du moment :
- George Foreman : né à Marshall (Texas) en 1949, il commence sa carrière de boxeur amateur et remporte le championnat national en 1968, ce qui lui vaut une participation pour les JO de Mexico où il remporte la médaille d’or dans la catégorie des poids lourds. À 20 ans, il entame une carrière professionnelle et continue sa progression en enchaînant les victoires. En 1971, il devient le challenger n°1 et peut prétendre au titre de champion du monde poids lourds. En 1973, vient l’opportunité de devenir le numéro un mondial contre le champion invaincu Joe Frazier en Jamaïque. Avec ses crochets et punchs dévastateurs, Foreman met Frazier en orbite et l’envoie au sol pour la sixième fois. Frazier se relève tant bien que mal mais l’arbitre décide de la fin du combat et proclame Foreman vainqueur et nouveau champion du monde de la catégorie des poids lourds. Il conserve son titre durant un an avant le fameux combat contre Mohammed Ali.

- Mohammed Ali (anciennement nommé Cassius Clay avant sa reconversion à l’Islam) : né à Louisville, il a lui aussi remporté la médaille d’or à son jeune âge aux Jeux Olympiques de Rome en 1960 et remporte plusieurs combats amateurs. C’est en 1964, qu’il concourt pour le titre de champion poids lourds contre le tenant du titre : Sonny Liston. Beaucoup parient sur la victoire de Liston à l’issue du combat mais c’est bien le jeune Cassius Clay qui prend la ceinture et qui est le nouveau champion. Durant trois ans, de 1964 à 1967, il reste le champion incontesté du circuit poids lourd mais un coup de tonnerre va bouleverser son ascension. Engagé dans ses positions pour la lutte contre les inégalités raciales et farouchement opposé à la guerre au Vietnam, il refuse donc de servir l’armée américaine pour la guerre. Il sera condamné à cinq ans d’emprisonnement et à verser une amende de 10 000 dollars et se voit retirer sa licence de boxeur et son titre de champion. Ali fait appel et il n’ira pas en prison et la Cour suprême résoudra l’affaire en faveur d’Ali en 1971. Déterminé à reprendre son dû, il s’y frottera au jeune Joe Frazier, le nouveau champion de sa catégorie. Qualifié comme “le combat du siècle” qui a eu lieu au Madison Square Garden, à New York, le combat se conclut par une défaite d’Ali, sa première depuis son retour sur le ring. Il aura l’occasion de reprendre son titre lors de son affrontement contre George Foreman à Kinshasa en 1974.

Maintenant que les présentations des deux combattants sont faites, revenons au spectacle promis par les deux légendes. Après des années de préparations autour de l’événement sportif de l’année, le combat aura bien lieu le 30 octobre 1974 au Stade du 20 mai à Kinshasa. Les deux protagonistes rendent sur la Terre Mère pour préparer leur combat chacun de leur côté et on peut remarquer que l’accueil des Zaïrois est plutôt distinct entre les deux visiteurs :
- Ali, accueilli en héros sur la terre des ses ancêtres, il est le symbole des opprimés, celui qui refuse à se soumettre, celui qui combat pour la cause des noirs, qui brandit la fierté d’être noir. Les habitants scandent des “Ali Boma Ye” (“Ali tue-le” en lingala) à chaque apparition du boxeur.
- Foreman, vu comme froid et distant, ne passe pas inaperçu lors de son passage. Non seulement pour sa carrure, il est accompagné de son chien, un berger allemand, symbole de terreur au Zaïre car il est associé au régime colonial belge.
Durant ce séjour, un festival est même tenu quelques semaines avant le combat. Le Festival Kinshasa 74 met en vedette des artistes américains tels que James Brown, B.B King, Bill Withers, les Jackson Five mais aussi des artistes africains comme Miriam Makeba, Manu Dibongo, Tabu Ley Rochereau et tant d’autres. Ce festival permet de fêter les musiques africaines et afro-américaines.

Le jour J arrive. Tout le monde entier a les yeux rivés sur le combat, le Stade du 20 mai est en ébullition. Près de 100 000 personnes se tiennent en haleine pour voir le match d’une vie. L’heure du combat est prévu pour 4 heures du matin pour cause de décalage horaire avec les États-Unis pour la diffusion télévisuelle du match. Les deux combattants font leur entrée sur le ring, la tension est maximale, le gong sonne et le “Rumble in the jungle” peut débuter.
Les deux boxeurs ont des styles très différents : Ali est connu pour sa mobilité, ses jabs précis et rapides et Foreman a des punchs d’une force brute qui pourraient envoyer une personne lambda dans un coma. Conscient que Foreman veut mettre son adversaire KO dans les premiers rounds, Ali adopte la stratégie du rope a dope. Cette stratégie consiste à se laisser aller dans les cordes afin d’épuiser son adversaire tout en maintenant sa garde haute. Ce choix semble porter ses fruits car à partir du sixième round, Foreman ressent de la fatigue et Ali en profite pour lui envoyer des coups directs au visage de Foreman. Au bout du huitième round, Ali inflige les derniers coups à un Foreman à bout de souffle qui l’oblige à abdiquer. Foreman s’écroule et l’arbitre arrête le combat, les annonceurs déclarent Ali vainqueur et redevient champion du monde des poids lourds dix ans après son premier sacre.

Un héritage intemporel
Élu “combat de l’année 1974” et présenté comme l’un des combats du siècle dernier, Rumble in the jungle n’est pas seulement un combat légendaire mais aussi un combat politique. Le combat a placé le continent africain au centre du monde le temps d’une soirée et a montré la modernité et la puissance d’un pays. C’est un moment suspendu dans le temps qui a démontré un peuple qui vibre, s’unit et célèbre la victoire d’un homme qui n’a renoncé à ses convictions et qui s’annonce jamais vaincu.
Ce combat a aussi renforcé la légende de Mohammed Ali qui consevera sa couronne jusqu’en 1978 pour une troisième fois, il est le premier boxeur à le faire. Il est inscrit au Panthéon des plus grands sportifs de tous les temps. Atteint de la maladie de Parkinson, il continue à faire de rares apparitions publiques comme pour les JO d’Atlanta en 1996 ou lors de son obtention pour son étoile sur Hollywood Boulevard où il est la seule personnalité à avoir son étoile sur le mur. Il meurt le 3 juin 2016 suite à des problèmes respiratoires.
Quant à George Foreman, il essaye de reconquérir son titre de champion. Il prend une première retraite à l’âge de 28 ans afin de devenir pasteur. Il reviendra sur le ring des années plus tard avec des kilos en plus et un âge avancé. Il obtient tout de même quelques victoires, il essaye une première fois de reprendre la couronne contre Evander Holyfield mais il perd ce combat et cela lui permet de revenir sur le devant de la scène. C’est à 45 ans que la concrétisation vient car il devient le plus vieux champion du monde poids lourds à l’issue de son combat contre Michael Moorer. Il meurt paisiblement le 22 mars 2025 et considéré avec Ali et Frazier comme le “Big 3 de la boxe moderne”.
