Son mentor Jay-Z avait déjà cité dans IZZO (HOVA) dans son album The Blueprint, sorti en 2001 “To try and to fail, the two things I hate” / ”Succeed and this rap game, the two things that’s great”. Kanye West avait déjà prévenu qu’il était fait pour réussir dans le rap même si on lui mettait des bâtons sous les roues.
Suite aux sorties de ses deux albums acclamés par la presse et le public, Kanye West est la nouvelle star numéro un du rap. Celui qui a redéfini le rap en apportant des samples soul dans ses productions, est invité dans les albums d’autres artistes. Celui qui s’autoproclame comme “le rappeur le mieux habillé”, change totalement les codes vestimentaires dans le rap game. Fini les baggys, les T-shirts XXL et les Timberlands, maintenant on fait place aux marques prestigieuses et de niche. Pourtant aucune collaboration n’est annoncée mais on le voit avec des pièces de Louis Vuitton, des polos Ralph Lauren et sort même une collection de sneakers avec BAPE appelé BAPE College Dropout en référence avec son premier album The College Dropout.
Mais avec autant de succès et une place bien consolidée dans l’industrie, peut-il rester affamé et voir plus grand ? Va-t-il utiliser la même recette pour satisfaire ses fans ou bien les surprendre vers une nouvelle direction ?
Il y en a qui refusent de rentrer dans des cases et préfèrent miser sur leurs différences et de les transformer en force et ça a toujours l’état d’esprit de Kanye pour faire évoluer les choses et ouvrir les portes pour frayer un chemin à ceux qui sont restés dans l’ombre.
Bienvenue dans Graduation. Là où le succès n’est plus un objectif…mais un état d’esprit.
Stadium Status: atteindre les hautes sphères
Lors de sa tournée mondiale avec le groupe rock irlandais U2 en 2006, Kanye West se retrouve inspiré par une nouvelle illusion : faire de la musique pour les stades. Alors il va chercher d’autres inspirations musicales pour adapter sa musique pour les grandes salles de concert. Rock alternatif, électro, house, tous genres musicaux sont essentiels pour trouver l’essence même d’une nouvelle musicalité pour le rappeur-producteur qui est plus habitué à des productions soulful. Pour cela, il intègre donc des synthétiseurs électroniques dans sa production rap en inspirant dans la musique des années 80 en y ajoutant un tempo plus lent. En s’éloignant des samples soul, West va élargir sa palette musicale en puisant dans la musique électrique. Bien que la house soit originaire de Chicago, il va chercher des samples dans d’autres genres : eurodisco, hard-rock, reggae, dancehall, rock progressif…
L’objectif n’est pas seulement de faire de la musique pour les stades mais aussi de transcender les frontières dans le paysage musical. Et il est l’homme de la situation pour cette mission.

À la conception de l’album, il commence à écouter des artistes comme Bob Dylan et Johnny Cash pour améliorer ses textes et le storytelling ainsi que The Killers, Radiohead et d’autres groupes pour adapter sa sonorité. Il teste donc sa musicalité dans les studios et boîtes et la modifie en fonction des retours qu’il reçoit jusqu’à trouver la bonne formule.
Niveau production, il reste le directeur artistique de l’album, il est présent dans tous les morceaux mais il n’hésite pas à faire appel à d’autres compositeurs pour lui venir en aide. Prenons l’exemple de Stronger. Samplé sur Harder, Better, Faster, Stronger du duo français de la musique électro, les Daft Punk, Kanye West bataillait depuis des mois à avoir les bonnes drums pour le son. Il sollicite d’autres producteurs, ingénieurs du son pour l’aider dans cette requête. Les producteurs Pharrell Williams et Swizz Beatz vont apporter leur versions mais connaissant le perfectionnisme de West, les résultats ne sont pas satisfaisants même si la qualité du son est présente. L’histoire raconte que le son a été mixé onze fois avant d’avoir les drums parfaites. Timbaland, qui est derrière le tube de Justin Timberlake, SexyBack, vient à la rescousse. Il identifie le problème et trouve la solution en cinq minutes et le son a trouvé son sauveur. Pour revenir sur le sujet, West délaisse donc les orchestres symphoniques et réduit les samples soul et donne place aux synthétiseurs et des accords orientés pop et électriques pour les intégrer dans ses productions hip-hop.
Dans le corps de l’album, la tracklist est réduite par rapport aux albums précédents. On enlève les skits et interludes pour éviter les longueurs de l’album. Et les featurings sont moindres. On peut noter les présences de T-Pain, une star montante du R&B, qui donne le refrain sur Good Life qui contient un sample de Michael Jackson sur la chanson P.Y.T (Pretty Young Thing) tirée de l’un des albums monuments du 20ème siècleThriller mais aussi la pépite de la Nouvelle-Orléans Lil Wayne sur Barry Bonds, Mos Def sur Drunk & Hot girls, Chris Martin du groupe Coldplay’s sur la chanson pop de l’album Homecoming et pour finir la légendaire DJ new-yorkais DJ Premier sur Everything I am. Ces différentes écoutes musicales ont contribué à Kanye d’évoluer musicalement et à s’ouvrir à de nouvelles possibilités ce qui va façonner sa nouvelle direction.
Les thèmes abordés sur l’album sont plus personnels que d’habitude. Bien que ses deux premiers albums observaient un œil avisé sur la société américaine et ses dérives, le troisième nous plonge dans une introspection de ses expériences personnelles vis-à-vis de sa célébrité grandissante et son écriture est plus légère et plus facile d’accès pour s’exprimer dans l’album. Dans Champion, il revendique sa réussite et sa richesse malgré sa relation difficile avec son père qui l’a abandonné quand il était enfant. I Wonder, le morceau le plus personnel de l’album, questionne sur le sens de la vie et la poursuite de nos rêves. Le banger Can’t Tell Me Nothing met en réflexion sur la célébrité, ses contradictions sur la richesse et ses envies et surtout d’essayer de garder le contrôle de soi-même face à la notoriété. Homecoming est un ton plus léger, il rend hommage à sa ville qui l’a vu grandir et le regret de l’avoir quittée pour poursuivre ses rêves. En conclusion de l’opus et en parlant d’hommage, Big Brother met en image la relation qu’il entretient avec Jay-Z. Entre admiration et rivalité fraternelle, Kanye décrit son amour et respect pour celui qui lui a finalement donné sa chance malgré sa réticence et West rend aussi un hommage à son mentor NO I.D, l’homme qui lui a tout appris sur la production.
La cover de l’album prend aussi un joli coup de pinceau. Réalisée par l’artiste japonais Takashi Murakami, la mascotte Dropout est illustrée de façon manga, un univers dont raffole Kanye dont le clip Stronger est grandement inspiré par le film Akira. La mascotte est aussi utilisée pour le clip Good Morning qui suit la journée de la remise de diplôme de l’ours Dropout.

Un examen validé avec félicitations du public
Sorti le 11 septembre 2007 en même temps que Curtis, le troisième album de 50 Cent qui a opéré un joli coup marketing entre les deux artistes et leurs labels respectifs. Cette bataille médiatique qui met deux poids lourds du rap américain a suscité l’intérêt du public que même 50 Cent avait déclaré que si Kanye West vendait plus d’albums que lui la première semaine, il serait prêt à prendre sa retraite. 957 000 contre 691 000 en ventes d’album la première semaine, Graduation se place à la première place du Billboard devant Curtis. Kanye West gagne donc cette bataille commerciale et marque un tournant dans le rap : c’est la fin de la domination du Gangsta Rap.
Graduation clôt la trilogie éducative de Kanye West. Plus coloré, plus léger et plus grand public, ce troisième album prend un nouveau virage musical avec ce mélange entre la pop, le rap et l’électro. L’album fait l’éloge de bonnes critiques dans l’ensemble de la presse spécialisée grâce à ses productions hybrides et expérimentales. Néanmoins, on reproche souvent des paroles superficielles et moins travaillées par rapport à College Dropout et Late Registration.
L’album ouvre aussi une nouvelle brèche : les rappeurs s’initient au chant, les voix changent et se modifient, les genres musicaux du monde entier dépassent les frontières. Le rap avance vers l’avenir et n’hésite pas à s’ouvrir à d’autres univers. Graduation en est le précurseur de cette nouvelle dynamique.
À presque 20 ans de sa sortie, Graduation a réussi son pari de faire résonner sa musique à travers les stades. Lors de ses concerts dans les grands stades du monde, on peut entendre les fans chanter Stronger, Can’t tell me nothing ou Flashing Lights à l’unisson pour le plus grand plaisir du rappeur.

