Dans notre imaginaire, on a tous embelli Los Angeles. Les strass et paillettes, les soirées mondaines remplies de célébrités toutes magnifiques les unes après les autres. Les studios hollywoodiens qui produisent de la magie et façonnent les nouvelles stars de demain. Les villas qui sillonnent le paysage californien, les plages ensoleillées comme Venice Beach ou Santa Monica donnent l’impression d’être dans une carte postale. Et les habitants qui se ressemblent comme des poupées Barbie et Ken superficiels sont prêts à tout pour avoir la chance d’être célèbre et reconnu à tous les coins par ses fans ou ses détracteurs.
Mais au-delà de ce fascinant panorama, se cache aussi une toute autre facette. En effet la mégalopole arbitre des dizaines de milliers de sans-abris qui subissent la pauvreté de plein fouet. Crise de subprimes, augmentations des loyers, prêts immobiliers toxiques ont conduit ces personnes à construire des foyers de fortune en espérant une seconde chance de s’en sortir.
Loin de Los Angeles, dans les périphéries, la guerre des gangs est toujours d’actualité dans les quartiers. Des milliers de morts, la drogue en libre circulation, des arrestations massives, des prisons surpeuplées, des familles brisées. Ce sont les conséquences directes qui conduisent ceux qui veulent la vie de Tony Montana. Pour stopper cette hémorragie, il faut parfois des personnes qui sont prêtes à franchir la limite entre la loi et la morale.
La question qu’on peut se poser : est-ce qu’il faut absolument dépasser la ligne rouge pour obtenir des résultats et gravir les échelons ? Dans le film qui suit, la morale n’a pas sa place dans ce monde où corruption et manipulation font bon ménage.
Une mise en situation en accélérée
Réalisé par Antoine Fuqua, le film est grandement inspiré par le scandale policier de la fin des années 90 : le scandale Rempart. Ce scandale de corruption policière concernait les membres de l’unité anti-gangs CRASH (Community Resources Against Street Hoodlums) de la division REMPART du Département de la police de Los Angeles. Plus de 70 policiers ont été impliqués dans ce scandale dans diverses formes : brutalités policières, faux témoignages, trafic de drogue, braquage de banques, fabrication de fausses preuves. Cette affaire a donné lieu à 140 poursuites civiles envers la ville de Los Angeles, ce qui lui a coûté à la ville 125 millions de dollars en dédommagement.
Training Day nous embarque donc dans la journée de Jake Hoyt (Ethan Hawke), jeune flic ambitieux de la police de Los Angeles, qui veut intégrer dans les rangs des narcotiques, une unité dirigée par le charismatique Alonzo Harris (Denzel Washington). Cette journée de formation va nous faire explorer les rues de L.A et surtout va déterminer le regard et le rapport d’un jeune bleu sous les dérives de l’unité narcotique pour arriver à leurs fins.

Au fur et à mesure de la journée, les codes éthiques et convictions de Hyot sont mises à rude épreuve face aux méthodes peu orthodoxes de Harris afin d’obtenir des résultats le plus efficacement possible qu’importe la méthode utilisée. La question qui demeure alors : faut-il être un loup pour arrêter un loup ?
L’authenticité à l’œil de la caméra de Fuqua est omniprésente dans le film. Le réalisateur a tourné dans les quartiers malfamés où résident les gangs des Crips, ce qui a été une grande première. D’ailleurs, quelques membres du gang apparaissent dans le film. Les acteurs ont aussi eu droit à des conseillers techniques de la part de policiers infiltrés, de trafiquants de drogue et même de membres de gang pour mieux comprendre leurs rôles.
Comment parler du film sans mentionner la performance de Denzel Washington ? Habitué à jouer des rôles d’homme de bonne droiture, voir Washington dans un rôle d’antagoniste est inédit. Pour s’imprégner du rôle de Alonzo Harris, il s’est laissé pousser la barbe afin d’imiter Rafael Perez, agent mêlé dans l’affaire Rempart. Rien qu’à sa présence dans l’écran dès les premières minutes du film, on sait qu’il porte le film à lui tout seul et éclipse ses partenaires de jeu malgré la bonne prestation d’Ethan Hawke. À la fois charismatique et maniaque en un seul regard, Washington prouve qu’il peut jouer ce personnage de cette envergure. Démarche évasée, bling autour du cou, Monte Carlo comme bureau de fonction (you’re in office, baby!), Washington apparente Alonzo Harris comme un officier au-dessus de toute loi, son palmarès parle pour lui, son code moral est quasi nul et ne répond qu’à son propre instinct. On voit qu’il a toujours une motivation constante qui ne lui laisse pas abattre par les évènements.

Training Day n’est pas seulement un film de gentil flic/méchant flic. On met en lumière un système auquel les plus hautes institutions peuvent transgresser les lois en toute impunité. Prenons exemple sur la scène des “Trois Mages”. On y voit Harris s’asseoir avec trois hauts responsables qui lui laissent faire ses agissements moyennant une contrepartie. De même dans les quartiers chauds de L.A où la loi du plus fort réside perpétuellement. Enfin la naïveté de Hoyt envers Harris due à sa réputation et son envie de rejoindre son équipe voit son sens éthique en prendre un coup et voit la réalité du système en face et serait prêt à dévier ses principes et reprendre les « enseignements » de son mentor.
Sea, Sun & Crime
Sorti en salle en 2001, le film régit de bonnes critiques mais la prestation exceptionnelle de Denzel Washington en Alonzo Harris retient toute l’attention, ce qui lui vaut l’Oscar du Meilleur Acteur en 2002. Avec 100 millions de recettes au box-office, le film fait partie des meilleurs films de l’année 2001 et des meilleurs films policiers de tous les temps. Montrer un autre visage de Los Angeles de manière brute et réaliste est une chose rare dans le cinéma. Loin du monde magique du cinéma, on pourrait même dire que L.A est un personnage secondaire dans le film en vu de son environnement, son ambiance et sa population qui essaie de s’en sortir par tous les moyens.
Training Day est plus qu’un simple polar noir, c’est une chronique d’une Amérique sous tension. Lorsque le soleil de L.A se couche, l’atmosphère devient un laboratoire social où la justice se confond avec la survie. Plus de vingt après sa sortie, le film reste encore d’actualité : un mirage ensoleillé où l’ombre gagne chaque coin de rue.

