Jesse Owens : L’arme fatale contre le IIIe Reich

Comme l’écrivait Jesse Owens dans son livre autobiographique : Blackthink, My life as Black Man and White Man : “Les batailles qui comptent ne sont pas celles où l’on obtient des médailles d’or. Les combats contre soi-même, c’est une invisible et inévitable bataille que nous menons tous, c’est là que tout se joue.” 

Un monde est en pleine reconstruction après avoir vécu une première guerre mondiale avec une Europe coupée en deux et des millions de pertes humaines. L’entre-deux-guerre amène à une tension apaisée et un monde revenu à la normale mais pour combien de temps ? 

An 1936. Ce que tout le monde redoutait, arriva ! L’ombre de la seconde guerre mondiale semble retentir dans les parages. Suite à la signature du Traité de Versailles qui sonne la fin de la première guerre, l’Allemagne est dévastée et humiliée. C’est alors que quelques années plus tard, un nouveau régime idéologique vient d’émerger : le régime nazi. Guidé par Adolf Hitler, ce régime qui prône des idées racistes et expansionnistes, a pour projet de rendre une Allemagne puissante et dominante. Les JO organisés à Berlin cette année vont être l’événement majeur pour donner raison à sa théorie que la race aryenne est la race supérieure.

Cependant il existe un contre-exemple venant des États-Unis qui va contrebalancer sa théorie et bouleverser les jeux par sa soif de victoire aux yeux du monde et humilier l’homme au pouvoir. 

Challenge Accepted

Jesse Owens voit le jour le 12 septembre 1913 à Oakville en Alabama, au sud des États-Unis où la ségrégation est omniprésente dans cet État. Descendant d’esclaves, il est issu d’une fratrie de onze enfants. Son père est fermier et sa mère blanchisseuse, ils essaient de subvenir aux besoins de la famille mais les fonds ne sont pas suffisants. En 1920, la famille quitte le Sud pour aller à Cleveland, dans l’Ohio, au nord du pays pour assurer un meilleur avenir. Jesse enchaîne les petits boulots pour aider sa famille en parallèle de ses entraînements. C’est à partir du lycée que Jesse commence à se faire un nom dans l’athlétisme, il bat des records nationaux dans chacune de ses catégories : 100m, 200m et saut en longueur. Il entre à l’université d’État de l’Ohio et continue sur sa lancée. 

Le 25 mai 1935 est un jour de gloire pour l’athlète et forge sa légende. Lors du championnat du Big Ten, Owens domine la compétition. C’est en moins de 45 minutes que le jeune prodige remporte six médailles d’or dans les six épreuves suivantes en battant aussi cinq records du monde malgré sa blessure au dos. Il réitère ses exploits l’année suivante ce qui mène à 9 victoires en neuf courses sur les deux années. Cette préparation pour les prochains jeux olympiques montre qu’il est bel et bien un des grands favoris pour l’or. 

Août 1936. Les Jeux olympiques de Berlin viennent de commencer. Durant 15 jours, les athlètes venus du monde vont se disputer les titres olympiques et inscrire son nom dans le Panthéon des champions médaillés. C’est la première fois que ces jeux sont diffusés à la télévision et transmis à la radio. Ces moyens permettent au dictateur allemand de promouvoir son gouvernement et ses idéaux racistes et antisémites et d’appuyer sa théorie de race dominante/inférieure. 

Owens se présente sur 4 épreuves durant cette quinzaine de JO : 100m, saut en longueur, 200m et le relais 4X100m. Présenté comme l’un des favoris lors ces jeux, il est même sollicité par le fondateur de Adidas, Adi Dassler, pour être l’ambassadeur de sa marque, ce qui en ferait le premier athlète noir à être sponsorisé. Il est l’heure pour l’athlète américain de briller.

  • 3 août 1936 :  l’épreuve du 100m

La finale du 100 m se tient dans le stade olympique et Owens s’apprête à s’élancer sur la piste. Les sprinteurs sont concentrés sur leurs couloirs et le départ est lancé. Owens domine cette épreuve et atteint la première place avec un temps de 10,3 secondes. Première victoire et première médaille d’or. 

  • 4 août 1936 : le saut en longueur

Au lendemain de sa victoire au 100m, l’athlète concourt pour sa deuxième épreuve, le saut en longueur. Il est opposé au favori du public, Carl “Luz” Long. Blond, yeux bleus et grand et puissant, il est l’archétype de ce qu’il représente la race aryenne. Lors de cette finale, Owens échoue par deux fois pour avoir mordu la planche. Sur les conseils de Luz Long, Owens effectue sa course et fait un bond de 8m06. Un bond suffisant pour décrocher sa deuxième médaille d’or de la compétition. Après cette finale, Owens se lie d’amitié avec Long sous les stupéfactions des spectateurs. 

  • 5 août 1936 : le 200m

À l’occasion de prendre une troisième médaille en trois finales, Jesse Owens ne rate pas cette occasion. Owens ne laisse pas de répit et s’adjuge la victoire du 200m avec un chrono de 20,7 secondes qui devient le nouveau record du monde. Triplé de médaille d’or pour Owens qui rafle tout dans son passage lors de cette quinzaine des JO. 

  • 9 août 1936 : le relais 4X100m

Verra-t-on un quadruplé pour Owens lors de cette finale ? Grand favori pour remporter sa quatrième médaille en quatre finales, Owens dispute la finale 4X100m par équipe. Initialement non prévu pour cette finale, il est choisi à la dernière minute en remplacement de deux athlètes juifs et proteste cette décision sous signe d’entourloupe diplomatique. Il fait tout de même cette course et la remporte avec un temps sous les 40 secondes. Une quatrième victoire et quatre finales. 

Dernière finale et fin de compétition pour Owens. Il a fait une vraie razzia dans les épreuves auxquelles il a participé, ce qui a rendu furieux Hitler qui, d’après la légende, a refusé de lui serrer la main à chaque victoire. Ce triomphe légendaire a fait taire toutes les théories de la dualité race supérieure/inférieure. C’est en héros olympique que Owens quitte Berlin pour retourner à la vie normale aux États-Unis.  

Le retour aux États-Unis n’est pas aussi idyllique à ce qu’il paraît en ce temps ségrégationniste où les afro-américains ne disposaient pas des mêmes droits que les blancs. De retour au pays, Owens ne reçoit aucune félicitation, ni lettre officielle de la part du président Franklin D. Roosevelt. 

Il déclare même : “Hitler ne m’a pas snobé. C’est notre président qui m’a snobé.”

Après les JO, un dirigeant de la comité olympique américain, Avery Brundage, organise des courses d’exhibition pour générer des profits au comité. Owens est contraint de participer à des courses d’exhibition lors d’une tournée européenne malgré sa fatigue. Ce même dirigeant planifie une autre tournée en Scandinavie, ce que Owens refuse cette fois-ci. Par conséquent, Owens se voit suspendu de toute compétition amateur, ce qui met définitivement un terme à sa carrière. 

Le retour à la réalité est brutal pour l’athlète américain dans une Amérique profonde où les noirs ne disposent des mêmes droits que les blancs même avec un statut de champion olympique. Après sa fin de carrière houleuse, il enchaîne donc des petits boulots pour subvenir aux besoins de sa famille. Il participe même à des courses contre des motos, des camions, des voitures et des chevaux contre une somme d’argent. 

Un super héros iconique

Intronisé au Hall of Fame en athlétisme en 2012, Jesse Owens est classé sixième plus grand athlète du 20ème siècle et de nombreux hommages lui sont rendus. L’université de l’Ohio a inauguré un stade d’athlétisme en son nom, le stade Jesse Owens Memorial et une statue est construite à son effigie au Musée Tussaud à Berlin pour son exploit sportif lors des JO dans la même ville. 

Décédé suite à un cancer des poumons en 1980, Jesse Owens, celui qui a défié et humilié Hitler dans son propre pays sur l’idéologie du régime, a laissé une trace indélébile dans le monde du sport. Premier vainqueur de quatre médailles olympiques sur quatre disciplines différentes sur une même olympiade, il faudra attendre Carl Lewis lors des JO de Los Angeles en 1984 pour réaliser cet exploit. 

Durant cette période hostile pour les noirs, il a démontré que la grandeur ne se mesurait pas à la couleur de peau, ni à l’origine mais à la détermination d’un homme qui voulait juste courir. 

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