Baltimore, ville du Nord-Est appartenant à l’État du Maryland. Celle qui fut l’une des grandes villes portuaires des États-Unis, Baltimore abritait une prospérité économique grâce aux échanges commerciaux internationaux et son activité industrielle au XIXè siècle. Bien que la ville soit un endroit paisible pour les habitants, une autre partie de la ville semble être un tout autre contraste. À West Baltimore, dans les quartiers les plus malfamés, là où la drogue et la violence sont monnaie courante, et rongés par les chefs de gang qui se livrent une guerre sans merci pour avoir le contrôle total de la zone.
Cependant il existe un groupe d’unités spéciales dans la lutte anti-drogue qui se démènent pour obtenir les meilleurs résultats possible afin de mener à bien leur mission. Entre les arrestations musclées, trahisons et désillusions, la série The Wire (Sur écoute en VF) nous embarque dans la dualité entre les représentants de l’ordre et ceux qui défient la loi en nous plongeant au coeur de cet univers de façon journalistique, documentaire voire même réaliste comme si le spectateur devient observateur à part entière.
Récit d’une œuvre la plus marquante des années 2000 et qui aura marqué une génération.
Baltimore, le portrait d’un système en échec
Avant de résumer la série ainsi que son monde, faisons d’abord un point sur les deux créateurs qui ont pu puiser sur leurs expériences personnelles et professionnelles afin d’ajouter une approche plus réaliste du programme télévisuel.
Avant d’être l’un des créateurs d’une série acclamée par le public et la presse, David Simon, né en 1960 à Washington, est un journaliste et scénariste de séries télévisées.
Il a travaillé durant 12 ans au Baltimore Sun comme journaliste section criminelle. Durant cette période, il a écrit deux livres: Homicide: A Year on the killing streets et The Corner. Ces deux livres serviront de base pour d’un côté sa première série en tant que scénariste Homicide: Life on the street diffusée sur la NBC en 1993 et d’un autre côté son deuxième livre The Corner sera adapté en mini-série, diffusée sur HBO en 2000 et Simon sera crédité en tant que scénariste et producteur. C’est en 2002 avec l’aide de Ed Burns, un ancien enquêteur qui officia au sein de la brigade criminelle et des stupéfiants dans la ville Baltimore, ancien enseignant et aussi collaborateur de Simon avec qui ils ont travaillé sur les deux premières séries, que va naître la série The Wire.
Qu’est-ce que The Wire ? The Wire est une exploration où tous les coups sont permis pour arriver à leur fin. L’action se déroule à Baltimore, une ville que connaît trop bien les deux créateurs, plus précisément West Baltimore. Dans ce quartier, le trafic de drogue fait partie du quotidien des habitants, qu’ils soient consommateurs, vendeurs ou non concernés par cette pratique. La violence et la peur sont les seules issues dans ce quartier et la mort rôde autour de cette spirale infernale. Les barons de la pègre s’enrichissent, règnent et utilisent la force pour affirmer leur supériorité, gèrent leurs problèmes sous forme de règlement de compte mais les principales victimes restent les innocents qui sont en première ligne de cette guerre sans merci.

Dans cette lutte sans pitié, les forces de l’ordre font tant bien que mal à faire respecter la loi, protéger les civils mais sans effet. La violence est omniprésente et les malfrats sont soit libérés sous caution, soit condamnés pour une peine de prison selon la gravité du crime. Chaque partie du système judiciaire tente de contrecarrer les plans de la pègre locale mais sans succès et pour arriver à leur fin, il leur suffisait de jouer leur “propre jeu”. Arrestations musclées, interrogatoires interminables, informations des indics, ces méthodes sont employées pour compléter leur objectif.
Bien que le sujet du trafic de drogue soit la trame principale, on voit que chaque saison de la série nous emmène vers un milieu particulier lié de loin ou de près au monde de la drogue et de ses dysfonctionnements :
- La première saison : on plonge directement dans le cœur du sujet. Une unité spéciale composée d’inspecteurs de différents services de police est créée pour mener une bataille sans merci contre le trafic de drogue et mettre fin au règne de Avon Barksdale.
- La deuxième saison : L’univers des dockers prend place. On y suit leur quotidien, leur combat syndicaliste mais cet univers tisse aussi des liens avec la pègre locale.
- La troisième saison : on nous embarque dans les coulisses d’une course à l’élection d’un nouveau maire où le pouvoir et le sort de la ville sont les enjeux centraux.
- La quatrième saison : on découvre le système éducatif dans les quartiers pauvres et le traitement des classes populaires
- La cinquième saison : on traite le sujet des médias notamment la presse et de leurs influences sur les secteurs précédents
On note aussi une particularité peu commune dans la fiction américaine : il n’y a pas de véritable héros qui peut changer le monde à lui tout seul. La ville de Baltimore est présentée comme le “personnage principal” qui montre une ville post-industrielle abandonnée par les institutions qui tentent de survivre pour leur propre cause malgré les promesses énoncées durant toute la série. Ici, chaque tentative de réforme est étouffée par l’institution elle-même et on le voit des deux côtés. D’une part, les enquêteurs qui se heurtent aux supérieurs qui s’inquiètent pour leurs carrières, compromis politiques et statistiques et de l’autre côté, les trafiquants qui sont contraints de suivre le même chemin que ces prédécesseurs en générant en continu le “chiffre d’affaires” de leurs terrains sous peine d’être remplacés par d’autres candidats.

L’autre qualité de cette série est le développement des personnages brise les codes stéréotypés comme on peut le voir dans les séries policières dites classiques. Aux premiers abords, chaque protagoniste semble avoir des objectifs individuels pour monter dans l’échelle sociale et hiérarchique mais en vain et cela des deux côtés, que ce soit du bon ou du mauvais côté. Prenons exemple sur certains personnages emblématiques :
- Jimmy McNulty : tête brûlée de la brigade criminelle, il est doué pour résoudre les affaires comme pour défier les autorités de ses chefs. Bien qu’il soit un excellent enquêteur, il a une attitude autodestructrice et aime se prouver qu’il est bien plus malin que le système policier. Ayant l’envie de démanteler le réseau du trafic de drogue d’Avon Barksdale, il fera tout en son pouvoir pour y arriver même à en dépasser les limites.
- Avon Barksdale : roi de la pègre de Baltimore, il gère les coins de West Baltimore avec violence et terreur. Pour lui, seul l’argent et la loyauté comptent. À ses yeux, tout le monde est remplaçable et celui qui s’oppose à lui doit en subir les conséquences.
- Stringer Bell : bras droit d’Avon Barksdale, il gère la logistique et les finances du réseau. Droit et intelligent, il mène les affaires comme un manager à l’opposé de son associé et compte fructifier ses affaires illégales en une affaire légitime dans le long terme grâce aux cours du soir qu’il poursuit à l’université.
- Omar Little : le “Robin Hood” de Baltimore. C’est un braqueur de dealers, homosexuel et solitaire qui tient un code moral strict (ne pas toucher aux femmes et aux enfants), ce rôle brise de loin les clichés du gangster qu’on a l’habitude voir.
- Marlo Stanfield : le nouveau conquérant au trône de West Baltimore. Plus jeune et plus cruel, il veut faire tomber le roi Barksdale et imposer une nouvelle ère dans le quartier.
The Wire ne se repose pas sur un divertissement d’une série policière comme on l’habitude de voir avec une musique sous tension, de l’action survitaminée et un cliffhanger à la fin de l’épisode. La série demande beaucoup d’attention au spectateur, ce qui explique pourquoi elle a eu du mal à s’imposer due à sa lenteur. Mais les créateurs voulaient exactement cette approche presque documentaire et réaliste pour que les spectateurs voient la série comme un portrait réaliste d’une Amérique profonde à l’abandon par ses institutions au détriment du capitalisme et à la course aux chiffres, ses habitants et trafiquants pris au piège dans cette prison en plein air. Si on prend par exemple la quatrième saison centrée sur l’éducation, les jeunes du quartier de Baltimore ont conscience que leurs avenirs sont déjà scellés par manque de moyen financier pour leur donner de bonnes bases et sont donc contraints d’abandonner leurs études et de travailler dans les coins de rue. De plus, pour la petite anecdote, certains acteurs étaient de vrais habitants de Baltimore ou d’anciens criminels repentis et le personnage d’Omar Little était inspiré d’un vrai braqueur.

Un démarrage tardif mais un impact culturel
Pourquoi The Wire est aussi culte ? Lancée sur la chaîne privée HBO en 2002, la première saison n’a pas eu le succès escompté mais vient à la deuxième saison. En passant d’un échec d’audience à une stature de pop culture, The Wire a su s’imposer comme l’une des meilleures séries all-time pour son approche documentaliste et réaliste, la série a voulu casser l’image du “rêve américain” en présentant les coulisses d’un système biaisé par les chiffres et une société capitaliste qui laisse les opprimés se livrer à eux-mêmes.
Non seulement il dépasse les frontières télévisuelles en lançant les carrières de Michael B. Jordan ou d’Idris Elba pour citer qu’eux mais la série est aussi étudiée dans des universités pour son aspect sociologique et psychologique. De plus, elle fait aussi une révolution médiatique à l’époque car elle est l’une des séries où le casting est majoritairement composé d’acteurs noirs.
Arrivé tardivement en France (sur la chaîne Jimmy en 2004), The Wire a aussi trouvé son public notamment dans le rap français. Bien qu’elle soit une série américaine et que le contexte soit différent, les sujets de racisme, du délaissement de l’État et de la survie se ressentaient dans la réalité française. Cité à de nombreuses reprises dans les textes de rap comme celui de Booba dans Kalash en feat avec Kaaris ou Dinos (qui est un vrai aficionado de la série), The Wire est reconnu et inscrit dans la culture urbaine et populaire pour sa vision réaliste de la “rue”.
The Wire est une observation, un cri d’une Amérique malade où chaque domaine social — de la presse à l’éducation en passant par la politique — est bouclé dans un engrenage où la finalité est d’en subir en silence.

