Les Soprano : la démystification de la Mafia

“J’ai toujours rêvé d’être un gangster”. Voilà une réplique culte tirée du film Goodfellas (Les Affranchis en VF) réalisé par l’un des grands maîtres du cinéma, Martin Scorsese

Il est vrai qu’on a tendance à voir l’image du gangster comme quelqu’un de dur, violent, sanguinaire, qui arrive à terroriser ses ennemis, à se faire respecter de son clan et à protéger les siens par tous les moyens.  

Mais est-ce qu’un chef de la “famille” peut être faible émotionnellement ? Doit-il forcément garder cette poker face où il ne doit rien laisser paraître sous risque de représailles ? Il est quasiment rare voire impossible de citer un film de gangster où la psychologie du personnage est évoquée. On démontre surtout sa violence, sa richesse, ses faits d’arme, ses déboires et sa dureté à gérer ses affaires. Et pourtant, une œuvre télévisuelle va complètement changer la manière de façonner un personnage dit “fort” en apparence mais qu’on va étudier dans le côté mental du personnage.

Et c’est ainsi que débarque Les Soprano. Une série de mafieux vue de l’extérieur mais il a aussi son côté dramatique et c’est ce côté là qui a fasciné les spectateurs d’hier et d’aujourd’hui mais aussi qui la qualifie comme la plus grande série de tous les temps sur les 25 ans dernières années et qui révolutionne l’univers des séries à tout jamais. 

Une famille pas comme les autres

Les Soprano c’est quoi ? Une énième série sur la pègre italienne ? Un visuel violent et sanglant ? La rencontre d’un personnage qu’on aimerait détester au fil des saisons ? 

Eh bien, c’est un peu tout ça à la fois mais avec une petite subtilité : c’est l’une des premières séries avant-gardistes qui traite de la santé mentale. 

Dans la série, on suit Tony Soprano, chef de la pègre italienne sur New-Jersey et accessoirement entrepreneur dans le revêtement des déchets. Alors qu’il se détendait dans sa piscine entouré de canards (oui vu comme ça, ce n’est pas aussi prenant mais ce détail est très important), Tony est pris d’une crise d’angoisse. Suite à cet incident, il rend une première visite chez la psychiatre Dr Jennifer Melfi. Après des premières séances peu concluantes, le parrain commence à s’ouvrir à la psychiatre sans trop en dévoiler sur son activité. Entre sa conciliation très étroite entre ses deux familles, la gestion éprouvante de toutes ses activités et la relation toxique avec sa mère, tous ces sujets sont abordés au fil de ces séances de thérapie. 

Mais alors, en quoi la série est-elle si différente ? D’abord l’écriture du personnage principal est tellement bien ficelée. Bien qu’il ne présente pas toutes les caractéristiques du héros traditionnel, le personnage principal possède sa “morale” et sa “justice” et le spectateur éprouve tout de même une certaine sympathie envers Tony Soprano en dépit de ses actions au fil de la série qui ne sont pas très catholiques on va dire. Malgré sa carrure imposante, Tony Soprano est une personne mal dans sa peau. 

Une vie de famille chaotique avec sa femme insatisfaite qui supporter les tromperies, les mensonges et les excès de colère de son mari. Sa fille, Meadow, étudiante brillante qui est destinée à un grand avenir, veut s’émanciper de ce milieu et suivre son propre chemin même si la relation avec son père est plus du “je t’aime moi non plus”. Quant au fils, Anthony Jr, le rebelle de la famille, coincé dans l’ombre de son père en vu de son statut de “fils de Tony Soprano” et il sait qu’il n’a pas l’étouffe de remplacer son père et les relations avec ses parents sont houleuses à un point où les parents ne savent plus quoi faire de lui (on a tous connu cette situation, n’est-ce pas ?). 

Sa deuxième famille implique l’environnement où Tony est confronté. Dans le quartier italien du New Jersey, le chef doit se montrer maître de son territoire. Grandir dans une atmosphère très masculine indique que certaines traditions sont restées ancrées comme être un homme dans toutes les circonstances, ne pas montrer ses faiblesses, se faire respecter ainsi que les aînés, s’occuper de sa famille et ne pas amener les problèmes extérieurs au sein du foyer. Bien qu’il les considère comme sa famille par affiliation, Tony doit aussi gérer les états d’âme des ses membres avec une discipline de fer. Entre son neveu par alliance Christopher Moltisanti et Paulie Gualtieri son fidèle soldat qui est prêt à tout pour satisfaire son boss et Silvio Dante, le gérant du club Bada Bing et conseiller de Tony. Tony arrive à profiter des avantages de ses fonctions : argent collecté par ses partenaires, rackets, vols, corruption et jeux illégaux. Cependant, il n’hésite pas à commettre des actes irréversibles si on l’essaie de le trahir même si le partenaire est proche ou non. 

Avec toutes ses péripéties entre ses deux familles, à quel moment Tony Soprano arrive à être lui-même et à trouver son havre de paix ? 

C’est lors de ses séances avec le Dr Melfi que le boss se sent plus conscient de ses actes. Dans le cabinet, on a pas la notion du temps et de l’espace, on embarque en même temps dans cette psychanalyse et on découvre simultanément les destructions de ses agissements, ainsi que ses problèmes familiaux, sentimentaux et professionnels. On voit donc un homme vulnérable qui essaie tant bien que mal à s’ouvrir et à disséquer son état d’âme mais son statut de Don et son environnement ne le permettent pas. Cette double vie que mène Tony montre deux facettes : d’un côté, un père de famille et chef d’entreprise blagueur, aimant, prévenant et charmeur et de l’autre côté, un homme impulsif, colérique, violent et tyrannique. 

L’écriture des personnages secondaires n’en est pas moins excellente. Les seconds couteaux ne sont pas que les gros durs qui obéissent au doigt et à l’œil de leur chef comme on a l’habitude de voir dans les films, ils ont aussi leurs vulnérabilités. Penchons-nous sur le cas de Christopher : neveu par alliance de Tony, il aspire à devenir scénariste pour les studios hollywoodiens mais il est toujours rattrapé par ses vieux démons (drogue et alcool) et entretient une relation amour-haine avec son oncle qui le voit comme un modèle. Paulie joue le rôle du parfait imbécile. Impulsif, hypocrite et incapable de tenir une discussion profonde avec ses partenaires de quoi le rendre irritant envers son entourage. 

Autre point fort de la série, ce sont les sujets qui sont très peu traités à cette époque. Même si la santé mentale est le sujet central, d’autres thèmes sont abordés comme l’homosexualité, le terrorisme, la religion et le racisme dans une Amérique en perdition avec un avant et après le 11 septembre 2001. 

Le précurseur des séries modernes

Lancée le 10 janvier 1999 sur la chaîne HBO, Les Soprano de David Chase est un succès commercial et critique. Elle aura révolutionné la sphère télévisuelle notamment par son écriture et sa mise scène. 

Récompensée par de nombreux prix aux Emmy Awards, la série est considérée comme la “meilleure série de tous les temps” par de nombreux magazines par son avant-gardisme, le développement des personnages, ses thématiques élaborées et le casting parfait avec notamment l’interprétation magistrale de James Gandolfini dans le rôle d’un Tony Soprano en dépression qui doit assumer son statut de boss de la pègre et de père de famille mais aussi on pense aux rôles secondaires tout à fait remarquables et inoubliables. 

Un chef d’œuvre novateur qui aura inspiré de nombreuses séries comme Breaking Bad ou Mad Men pour citer eux pour déconstruire l’homme avec ses failles, ses complexités et son côté obscur. Beaucoup parodiée dans de nombreuses émissions comme Les Simpson, Les Soprano demeure une référence de la culture populaire comme le père des séries modernes qu’on voit aujourd’hui et la meilleure série jamais écrite. 

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