Tout plaquer pour vivre de sa passion. De nombreux individus en rêvent et d’autres passent le cap. Au début, on est tous enthousiastes à l’idée de se lancer dans ce projet, de passer des heures à y travailler dessus, d’annoncer aux proches que tu lances enfin après des mois ou années d’hésitations. Et la réalité nous rattrape : on se dit si on a fait le bon choix, les résultats n’arrivent pas au moment voulu, si on est légitime à parler de son domaine, on se compare aux autres. Mais toutes ses pensées négatives sont à effacer de notre tête car on a enfin osé et que c’est le début d’une aventure et que le temps fera les choses.
Kanye West a vécu la même situation. Élevé par sa mère, professeur d’anglais à l’université et un père, ancien membre des Black Panthers, Kanye grandit avec sa mère à Chicago suite au divorce de ses parents. C’est dans les cours d’école qu’il prend goût pour l’art. Il apprend la musique en primaire et s’implique dans le hip-hop au collège et lycée mais il considère cela comme un hobby. Une fois diplômé, il s’inscrit à l’école d’art de Chicago qu’il quittera 6 mois plus tard pour se consacrer pleinement à la musique à la fin des années 90.
Cantonné à un rôle de producteur, il produit des sons pour les artistes du label Roc-a-Fella, le label de Jay-Z dont il lui a donné quatre productions pour l’album The Blueprint (review de l’album sur le site). En vue du succès de l’album grâce à sa production soulful, tout le monde veut travailler avec Kanye. De Alicia Keys à Janet Jackson en passant par Ludacris, DMX, John Legend et Twista, tout lui sourit mais il veut être plus qu’un hitmaker et le destin lui réserve autre chose.
En effet, un accident de voiture est survenu en 2002 alors qu’il s’endormait au volant. Il y survit avec une fracture de la mâchoire et reste cloîtré à l’hôpital durant des semaines. Cette épreuve lui a fait réfléchir sur le sens de sa vie et a inspiré une chanson durant sa convalescence. Et c’est à partir de ce séjour à l’hôpital qu’il décide de se lancer en solo et de changer la face du Hip-Hop.
La dissertation d’un génie de la musique
Avant de rentrer dans le vif du sujet, commençons par l’état d’esprit de Kanye West au début des années 2000. Installé à New York depuis plus d’un an, Kanye est toujours désireux de devenir rappeur et d’imposer sa musique aux yeux du monde entier. Bien qu’il n’arrive tant bien que mal à montrer son talent à son propre label qui le voit simplement comme producteur, Kanye ne se laisse pas abattre pour autant. Et au final, c’est au mois d’août 2002 que Kanye signe un contrat d’artiste avec le label et officialise la nouvelle lors d’un concert à Chicago pour la tournée de Jay-Z à travers les États-Unis. Tout semble réglé pour le nouvel artiste mais son accident survenu quelques mois plus tard va changer la perspective d’une sortie d’album. Repoussé à plusieurs reprises et sans véritable réel budget pour la production et promotion de l’album, Kanye a dû utiliser des stratagèmes pour le développement de son album. Par exemple, il s’incruste dans les sessions studios d’autres artistes pour lui proposer d’écouter ses sons et de les inviter dans le projet. Déterminé à faire entendre sa musique au plus grand nombre, Kanye enregistre le premier son de l’album Through The Wire pendant son séjour à l’hôpital. Il sample le titre de Chaka Khan, Through the Fire, sorti en 1985. Through The Wire évoque le fait de survivre de son accident n’est pas une chance mais une bénédiction (« Thank God I ain’t too cool for the safe belt/I must got a angel »/ « ‘Cause look how death missed his ass »). Ce qui l’a enduré durant son hospitalisation est transmis à travers le micro (d’où le nom du titre) mais le fait de rapper alors qu’il a la bouche cousue (« They got my mouth wired shut for like I don’t know the doctor said like six weeks« ) donne plus d’authenticité sur le son et on ressent une ténacité à réussir dans son milieu coûte que coûte (« I’ll gladly risk it all right now« / »But I’m a champion, so I turned tragedy to triumph« /« Make music that’s fire, spit my soul through the wire« ). Et le clip est tourné à partir d’images d’archives pour un documentaire réalisé par son ami rend la corrélation image/musique plus authentique. À la sortie du son, le titre obtient un succès critique et commercial et se hisse à la quinzième place du Billboard Hot 100. Un premier coup d’essai réussi qui va permettre donc d’accélérer la sortie de l’album.

The College Dropout est à contre-courant de ce qu’il fait dans le Hip-Hop mainstream. La vie de gangster avec l’apologie de la drogue, de la violence, de l’alcool et la fête font rêver les jeunes de cette époque et inondent les radios spécialisées. Dans le rap, on a besoin de ce qu’on appelle la Street Credibility. C’est un capital social qui relève d’une attitude, de la connaissance du milieu de la rue, de la réputation. Kanye vient à l’encontre de tout ça, il raconte ses expériences personnelles d’un homme ordinaire qui vient de la classe moyenne, qui a grandi loin des quartiers chauds de Chicago et qui veut arriver à faire sa place dans le rap et qu’on ne le voit pas comme un simple rookie et hitmaker. En piochant des samples soul dans années 60, du R&B et de la funk, Kanye West enfile le costume de chef d’orchestre sur la composition de l’album où il produit quasiment tous les titres de l’album.
En commençant par l’introduction Graduation Day qui est un sketch où les deux interlocuteurs discutent pour savoir s’il peut écrire un discours pour la remise de diplôme. S’ensuit alors le second titre de l’album We don’t care qui aborde avec humour l’influence de la drogue dans la vie et surtout sur les jeunes (« Drug dealin jus to get by« /« Stack ya money till it gets sky high »/ »We wasn’t supposed to make it past 25″/« But the jokes on you we still alive »). All falls down parle du consumérisme, où les personnes veulent se sentir validées par un groupe d’appartenance quel que soit son origine sociale. On peut entendre une interpolation de la chanson Mystery of Inquiry de Lauryn Hill. Pour l’anecdote, Kanye avait tenté d’obtenir les droits musicaux pour l’utiliser pour la chanson mais ça a été refusé pour complications légales. Il a donc sollicité une jeune chanteuse Syleena Johnson pour réinterpréter l’interpolation. Utilisée comme le troisième single pour la promotion, la chanson atteint la septième place du classement Billboard Hot 100 et est nommée pour les Grammy Awards 2005 dans la catégorie Meilleure collaboration rap/chant. Il est rare qu’un rappeur prône le christianisme dans une chanson pour un album de rap. Avec Jesus Walks, vu que Kanye n’est pas comme les autres, il n’hésite pas à revendiquer la main de Dieu pour lui venir en aide, de dénoncer les maux de la société et de battre contre ses propres démons. Là on s’approche à une des premières collaborations entre Hova et Kanye. Never let me down est un message d’espoir vu par 3 points de vue différents:
- Jay-Z entame le premier couplet en enjolivant sa réussite sociale et financière en toute égocentrisme comme il sait si bien le faire. Il indique qu’il a une carrière solide après toutes ces années et qu’il ne décevra jamais ses fans et le rap.
- Pour Kanye, c’est grâce à l’éducation de ses parents qu’il est devenu l’homme qui l’est aujourd’hui et rappeler que l’on doit pas abandonner ses rêves quel que soit son origine
- Pour le poète J.Ivy, c’est à la grâce divine que l’on décevra jamais les siens
Et on passe au dernier tiers de l’album où les moments plus doux et nostalgiques. La ballade Slow Jamz en est le parfait exemple. C’est la balade A house is not a home de Luther Vandross en 1981 qui est remise au goût du jour grâce au génie créatif du producteur. La voix douce de Jamie Foxx, devenu star internationale grâce à son interprétation magistrale de Ray Charles sur le film Ray et le flow rapide de Twista complètent avec harmonie la combinaison Rap/R&B. Et puis on vient dans des textes plus introspectifs vers la fin de l’album. Le dernier morceau Last Call raconte de façon autobiographique sa route vers l’ascension en détaillant la rencontre avec son mentor No.ID, producteur issu de Chicago qui lui a partagé ses connaissances sur la production plus spécialement le sampling, en passant par son déménagement vers New-York, son travail de producteur chez Roc-A-Fella jusqu’à son souhait de devenir rappeur sur une durée de 12 minutes au total.

Un examen réussi avec félicitations
Ce sont 21 chansons en comptant les skits qui font cet album grandement maîtrisé par sa production de génie. Influencé par la Soul et le R&B, l’album traverse le temps sans une ride. C’est un premier coup d’essai réussi mené d’un main de maître par Kanye West qui avait la conviction de réussir le passage producteur-rappeur en racontant ses expériences personnelles avec ses failles, ses doutes et ses émotions dans un monde où le gangsta rap domine largement le marché du rap game.
Sorti le 10 février 2004, l’album est acclamé par les critiques des magazines spécialisés qui salue le travail de production et ses textes introspectifs, dénonciateurs et dotés d’un humour noir. On a pu aussi découvrir des rappeurs venus de l’underground comme Common, Consequence et Twista qui ont pu gagner une reconnaissance significative. Ce sont 450 000 exemplaires qui seront vendus dès la première semaine de sa sortie et une deuxième place au classement Billboard 200 pour un total de 4 millions de ventes totales en 2020. The College Dropout a eu dix nominations aux Grammy Awards pour l’année 2005 et en a raflé trois prix dont celui du Meilleur Album Rap.

Classé parmi les 500 meilleurs albums de tous les temps par le magazine Rolling Stone en 2020 et parmi les 250 meilleurs albums du XXIè siècle par ce même magazine en 2025, Kanye West aura ouvert la voie pour ceux qui se reconnaissent dans ses paroles, ceux qui veulent exprimer leurs expériences personnelles avec sincérité, ceux qui veulent faire entendre leurs émotions, leurs faiblesses et leurs échecs sans avoir recours aux thèmes récurrents du gangsta rap. Il aura été d’une influence pour les artistes comme J.Cole, Kid Cudi ou Kendrick Lamar.
Kanye West a prouvé que si on ne remplit pas les critères adéquats mais qu’on a la conviction et la détermination de changer les choses avec une ligne directrice, on peut y arriver et toucher le plus grand nombre en étant le plus sincère possible. Et le discours lors des Grammy 2005 est la plus belle des réponses :
“I know everybody’s asking the question, they wanted know « I know he’s going to wild out, I know he’s going to do something crazy« .
“Je sais que tout le monde se pose la question, ils veulent savoir : « Je sais qu’il va tout déchirer, je sais qu’il va faire un truc de fou !”
“Everbody wanted to know what I would do if I didn’t win.”
“Tout le monde voulait savoir ce que je ferais si je ne gagnais pas.”
“I guess we’ll never know.”
“Je suppose qu’on ne le saura jamais.”

