Nero Nemesis : le renouveau du D.U.C

Avec 20 ans de carrière à son actif, de donner des classiques intemporels que ce soit en groupe avec Lunatic (Mauvais Oeil) ou en solo (Temps Mort, Panthéon, Ouest Side…), Booba règne sans appel, donne le ton et dicte les tendances dans le rap français avec son flow et ses textes incisifs et son charisme inégalable. Pourtant un nouveau cycle vient d’émerger et prend d’assaut le paysage du rap français : la TRAP. Ce courant musical venant d’Atlanta au début des années 2000, est en pleine ascension dans les années 2010 et le premier fait d’arme est bien sûr OR NOIR de Kaaris en 2013 qui prend tout le monde de court et qui change l’atmosphère du rap en un endroit sombre et macabre et marque l’âge d’or du rap français. Après avoir estampillé comme le pionnier de la trap en France, s’ensuit une nouvelle génération de rappeurs qui viennent apporter leur pierre à l’édifice dans ce mouvement comme Gradur, Niska, XVBARBAR ou même Lacrim. 

Bien que les nouvelles têtes gagnent en popularité et sont en passe d’être les nouvelles têtes d’affiche, le D.U.C ne veut pas baisser les armes et veut prouver qu’il a toujours cet appétit et veut s’asseoir définitivement sur le trône du rap.

Comment se réinventer avec ce nouveau changement du rap et va-t-il concilier les anciennes et nouvelles générations ?

Retour sur l’un des albums du rap français qui aura marqué la décennie 2010. 

Une couronne à conserver

Booba? On ne le présente plus. Né en 1976 en région parisienne, dans les Hauts-de-Seine, il fait ses armes au milieu des années 90 au sein du collectif Lunatic avec son acolyte Ali où les deux compères se feront connaître avec le titre Le crime paie issu de la compilation Hostile Hip Hop. En 2000, le groupe sort leur premier album Mauvais Oeil. Caractérisé par son ambiance sonore sombre qui rappelle les productions de Havoc, la moitié du groupe new-yorkais Mobb Deep, cet album rencontre un succès critique et commercial et devient le premier album de rap à être certifié disque d’or en indépendant (ventes équivalentes à 100 000 exemplaires en physique). Le groupe se sépare au début des années 2000, c’est alors que Booba continue sa carrière en solo. En 2002, sort son premier album solo, Temps Mort qui verra un autre succès commercial grâce au titre Destinée en feat avec Kayna Samet. S’ensuit la sortie en 2004 avec Panthéon qui finit disque d’or et sa chanson N°10 est un tube et diffusée dans les radios. En 2006, il rencontre son plus grand succès avec son troisième album solo Ouest Side. Avec les titres Garde la pêche et le premier banger français Boulbi, Booba gagne un large public et l’album se classe à la première place des meilleures ventes d’album en France. Ses albums suivants (0.9, Lunatic, Futur) confirment sa place de numéro un dans le rap français.

2015. Cette année-là, le rap nous a bien servi en projets de qualité. Tout d’abord, deux frères venant de la région parisienne plus exactement de Corbeil-Essonnes, viennent nous surprendre avec leur album Le monde Chico. Avec leur titre et clip tourné à Naples Le monde ou rien, le duo nous envoie dans un univers fait pour explorer les horizons avec ses productions venues d’une autre planète. Ensuite le nouveau phénomène rap, originaire de la région marseillaise, prend d’aplomb le rap français en la personne de SCH. Avec son physique comme on en voit rarement dans le paysage, le rappeur marseillais nous sert un rap imagé et inspiré de la mafia italienne avec des textes emplis par la violence et la noirceur d’une efficacité remarquable avec sa mixtape A7. Et pour finir, celui qu’on appelle l’OVNI, Jul, qui enchaîne les succès depuis 2014 sous un rythme effréné de 6 mois avec des sorties de 2 albums par an. 

Face à ces dernières sorties d’albums qui sont encensés par les spécialistes du milieu et acclamés par les auditeurs de la nouvelle génération, Booba en a encore à revendre et il est celui qui s’adapte le mieux aux nouvelles tendances. 

En premier lieu, il dévoile D.U.C le 13 avril 2015. Il s’agit de son 7ème album studio. Avec des featurings internationaux avec Future et Jeremih, l’album a tout pour faire du grand bruit et atteindre les sommets . Avec une première place dans les charts dès la première semaine (45 000 ventes la première semaine), l’album D.U.C part sur un énième succès dans la carrière du rappeur. Malgré le succès commercial de cet album, l’accueil est plutôt mitigé. Trop expérimental, long et inégal, l’album peine à convaincre ses fans et auditeurs bien qu’il y ait eu quelques tentatives convaincantes comme Tony Sosa, 3G, Temps mort 2.0 en feat avec Lino, rappeur du duo légendaire Arsenik. Aurait-il perdu de son aura? De son oreille musicale qui lui faisait tant de merveilles? Serait-il dépassé par les nouvelles tendances et vu au second plan à cause de la nouvelle classe des rappeurs émergents? 

Tant de questions à se poser pour connaître la suite de sa carrière. Il ne reste pas abattu pour autant. Ces critiques lui permettent de se remettre en question, de les transformer en force, de repartir de zéro afin de corriger le tir.

C’est alors que vient son huitième album studio Nero Nemesis quelques mois après sa sortie du précédent album. Il est temps de montrer que le Duc de Boulogne est bel et bien le dictateur de ce rap game et avertit les jeunes rappeurs qu’il faudra se réveiller très tôt pour lui prendre la couronne. 

Un album qui certifie l’empire de Booba

Dès l’intro de l’album Walabok, Booba enfile son costume de conquérant pour remettre les pendules à l’heure (“J’reviens en mode Manu Le Coq”/”J’ai Mirko Cro Cop dans les starting blocs”) et revendique sa supériorité dans le rap game français et qu’il est seul au sommet. Dans cet album, il a fait l’impasse d’appeler des artistes internationaux comme il le faisait auparavant, il met en avant ses artistes de son label 92i. On fait la connaissance de Benash, Siboy et surtout de Damso. Ce dernier fait une entrée dans le monde du rap de manière impressionnante dans le son Pinocchio. Avec un couplet cru et explicite, le nouveau poulain de Booba débarque de manière frontale qui éclipse les deux autres rappeurs dans le son (Booba et Gato da Bato dont le couplet reste oubliable). On oublie pas que le Duc sait toujours rapper et dans n’importe quelle production. On le voit avec Attila avec une production moderne et brute, il débite sans appel dans un egotrip propre à lui-même et envoie quelques petites piques à ses ennemis (“Si tu cherches l’échec, tu demandes à Kaaris”). Et que dire de la claque Génération Assassin. On retrouve une seconde jeunesse de Booba qui rappe comme à ses débuts et qui n’hésite pas à rendre hommage à ses confrères (“Génération Assassin, Ideal J, Mama Lova”) et l’apparition de Rockin’ Squat du groupe Assassin dans le clip vidéo rend plus d’ampleur. 

Booba reste l’un des rappeurs qui utilise le mieux l’autotune. Déjà expérimenté la première fois dans l’incompris 0.9, l’autotune l’a toujours suivi dans le reste de sa discographie. Bien qu’il ait donné des tubes à la pelle, rien ne sera comparable avec 92i Veyron. Production futuriste, flow et mélodies travaillées, ce titre est le meilleur et le plus abouti de l’album qui changera la face du rap français.

Les productions sont l’un des points forts de l’album. Plus travaillées et maîtrisées que son précédent opus, Booba a toujours eu le don de s’entourer des beatmakers de talent comme Richie Beats, Twinsmatic ou Soulayman Beats pour donner le meilleur d’eux-mêmes et c’est réussi sur la qualité de production de l’album. On peut prendre pour exemple Comme les autres, Charbon ou 92i Veyron mentionné précédemment. Et les textes ? On sait tous que B2o est l’un des meilleurs lyricistes du game. L’adepte des punchlines percutantes, des métaphores sombres et gores (dont l’appellation métagore lui a été attribuée par l’écrivain français Thomas A. Ravier dans le numéro de la Nouvelle Revue Française parue en Octobre 2003) font raviver les fans de la première heure et met d’accord tout le monde même après 20 ans de carrière. 4G en est le parfait exemple. Dans une production bien trap, la dernière piste de l’album montre toute l’étendue de la panoplie de Booba. Egotrip, punchlines hallucinatoires d’une telle violence, l’énergie et la hargne toujours présentes dans ses textes, Booba nous offre une de ses meilleures performances rapologiques de ces dernières années et à étudier dans les cours d’école du rap game. Voilà la meilleure manière de finir un album. 

Un roi pas prêt à être abdiqué

Sorti le 4 décembre 2015, cette date a fait grand effet dans le rap français car quatre têtes d’affiche allaient sortir les projets à cette même date. Tout d’abord, Jul, le phénomène marseillais qui affole les compteurs, dévoile son nouvel album My World. Ensuite le jeune premier Nekfeu sort une réédition de son premier album Feu qui avait fait une bonne impression auprès du public. 

Comment ne pas oublier le choc des titans entre Booba et Rohff ? 92 vs 94. Deux légendes qui se donnent une bataille sans merci par sons interposés. Une rivalité qui se poursuit depuis des décennies et qui atteint le point d’orgue avec la sortie de leurs albums respectifs. Nero Nemesis d’un côté et Rohff Game de l’autre, ce nouvel affrontement musical a de quoi faire monter la hype et de booster les ventes d’albums. Cela fait rappeler le “clash” monté de toute pièce entre 50 Cent et Kanye West qui avaient fait le même procédé pour leurs sorties d’albums en 2007 pour stimuler les ventes et avoir la première place au classement. 

À la suite de la sortie, Nero Nemesis s’installe à la deuxième place du classement avec un démarrage de 35 000 exemplaires vendus la première semaine (la première revient à Jul) et gagne la bataille contre son ennemi juré Rohff. Au final, l’album est à ce jour triple disque de platine (ventes équivalentes à 300 000 exemplaires).

Bien que le succès d’accueil soit toujours au rendez-vous, l’accueil critique est unanime autour de cet album. Nero Nemesis est bien évidemment l’un des albums les plus marquants de l’année 2015. Des productions sombres, des punchlines métaphoriquement gores, des flows et mélodies maîtrisées, Booba est de retour. Il a prouvé qu’il pouvait s’adapter aux tendances et qu’il n’a rien perdu de sa superbe malgré ses années de carrière. Il a su se donner un nouveau souffle, une nouvelle jeunesse et conserver sa hargne d’antan. Il nous confirme qu’il est bel et bien l’empereur du rap français et il n’est pas prêt à céder le trône aussi facilement. 

10 ans après sa sortie, Nero nemesis est une grande inspiration pour la nouvelle génération pour ses productions trap mais aussi apprécié par l’ancienne génération pour ses textes incisifs. Cet album traverse le temps sans prendre une ride et il est le pont entre l’ancienne et la nouvelle génération. La qualité de l’album est toujours présente notamment grâce au flair et à l’oreille musicale de B2o qui a toujours su anticiper les futures tendances. Et on verra les contours de son label 92i où le Duc a toujours su dénicher les pépites qui feront le rap de demain et qui domineront les charts dans les années à venir. 

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