Get Rich or Die Tryin’: L’héritier du Gangsta Rap

2003. Internet commençait à prendre place sur les foyers familiaux, Google commençait à se faire un nom et Facebook, Instagram et Youtube n’existaient pas encore. Cependant la sphère musicale de ce cru a été encore dominée par la R&B et la Pop avec en tête d’affiche Justin Timberlake, qui après s’être émancipé de la NSYNC mania, s’affirme comme nouvelle tête de gondole avec la sortie de son premier album solo Justified accompagné de Beyoncé, la nouvelle reine de la Pop/R&B, tout juste séparée de son groupe Destiny’s Child, soutenue par son single Crazy In Love en feat avec Jay-Z qui fait l’objet d’un succès colossal. Quel est l’état du rap cette année-là ? Cette année-là, le rap devient populaire auprès de l’industrie musicale et du public, des radios spécialisées commencent à prendre de plus en plus d’ampleur, notamment dans les oreilles des collégiens et lycéens. Eminem, Jay-Z, Ludacris, Nelly, DMX et Ja Rule se battent à coup de singles pour voir qui était le rappeur le plus chaud du moment. Eminem, alors rappeur n°1 après conquis le monde entier avec la sortie de son album The Eminem Show, un succès critique et commercial sorti en 2002 qui a pu rassembler les initiés et adeptes du rap, sort donc une arme secrète venu d’ailleurs pour lui imposer la suprématie de son label Aftermath, label fondé par le légendaire producteur Dr. Dre qui avait délaissé son précédent label Death Row en 1996 et de sa nouvelle structure Shady Records.  

Depuis le dernier album classique G-Funk/Gangsta Rap All Eyez On Me de 2Pac, le genre Gangsta Rap peine à trouver un héritier digne de ce genre, Snoop Dogg a coupé les ponts avec Suge Knight et Death Row et signe chez No Limits Records, label créé par Master P mais n’arrive pas à retrouver la formule d’antan qu’il avait avec Dr. Dre pour Doggystyle, de nouvelles sonorités venant du sud des États-Unis cartonnent dans les radios et clubs. Avec l’aide de Dr. Dre, Em a donc peaufiné dans son laboratoire le prototype parfait pour devenir le nouveau roi du Gangsta Rap. C’est ainsi que le cyborg 50 Cent vient choquer le monde. 

Du Queens à l’assaut du rap

50 Cent, de son vrai nom Curtis Jackson, naît le 6 juillet 1975 à New-York. Issu du quartier de Jamaica dans le Queens, il est élevé par sa mère dealeuse de drogue jusqu’à l’âge de ses huit ans, en 1983 l’année de son assasinat. Il sera donc élevé par ses grands-parents. Il baigne dans la délinquance à l’approche de l’adolescence notamment dans la vente de drogues. Après plusieurs arrestations et les aller-retours dans les pénitenciers, Curtis Jackson décide donc de se consacrer dans le rap à la fin des années 90 afin de sortir du monde du narcotrafic et prend le nom de 50 Cent, en référence à un criminel new-yorkais Kelvin Martin qui a oeuvré dans les années 80 dans la ville de New-York. En 1999, il signe chez Columbia Records et sort son premier album sous ce même label intitulé Power of The Dollar. Ce premier album permettrait à 50 Cent de se faire connaître du grand public mais un événement majeur viendra changer le cours des choses. En effet, il est victime d’une fusillade près de la maison de sa grand-mère. Son assaillant lui tire neuf balles et lui sera touché dans les mains, jambes et les joues gauche et droite. Il sera donc hospitalisé et sera pris en charge pendant 13 jours. Il lui aura fallu cinq mois pour se rétablir complètement. Quid de son premier album ? Toujours sous contrat avec Columbia, le label l’abandonne et la sortie de son album sera donc reporté à une période indéterminée. Sans un label et donc pas de studio pour enregistrer, il tente le tout pour le tout afin de poursuivre sa route vers le succès. Il sort une mixtape appelée Guess Who’s Back ? en 2002 avec son acolyte de toujours Sha Money XL et la bouche à oreilles s’étend jusqu’aux oreilles d’Eminem qui le signe sous son label Shady Records accompagné de Dr. Dre sous Aftermath. La machine peut donc être lancée.

Une machine bien façonnée par Dre et Eminem

Une fois la machine lancée, il manquait quelques détails à régler : comment trouver le single qui pourrait dominer les charts et placer 50 Cent comme la nouvelle figure du hip-hop ?  

C’est alors que vient le premier single In Da Club. In Da Club représente tout ce qui fait un tube. Prod identifiable dès la première note, paroles et refrains faciles à retenir, le single est une hymne à la fête, à la célébration, la formule prend effet. 

Et que dire de ce clip iconique ? On y voit un 50 Cent enfermé dans un bunker au fin fond du désert qui fait des tests physiques, observé par ses deux producteurs Dr.Dre et Eminem satisfaits par le résultat de son prototype. Le single est un succès commercial et fait l’effet d’un raz-de-marée. Il est placé à la première place du Billboard 100 pendant 9 semaines et 22 semaines durant l’année 2003. Tous les feux sont au vert pour la promotion et la sortie imminente de l’album et le 6 février 2003 vient au monde le premier album tant attendu sous l’effigie Shady Records/Interscope  : Get Rich or Die Tryin’. 

Dès l’introduction de l’album où on entend seulement une pièce de monnaie tomber sans que le rappeur ne prononce un mot, nous plonge déjà dans l’ambiance de l’album. 

What’s Up Gangsta nous ravive le Gangsta Rap avec ses textes bruts dépeints sur de la violence qu’il a vécu dans les quartiers. C’est un Fifty revanchard qui déboule tel un bulldozer dans le rap game et avertit tous les autres rappeurs qu’il y a un nouveau shérif dans la ville et qu’il n’est pas prêt de partir de sitôt. (« They say I walk around like I got a S on my chest / Nah that’s a semi-auto and a vest on my chest / When gangstas bump my shit, can you hear my hunger? « )

Patiently Waiting est le moment parfait pour exploser toute sa rage. Épaulé par son mentor Eminem pour leur première collaboration, il le remercie également de lui laisser sa chance (« Hey Em, you know you my favorite white boy, right ?/ I owe for this one »). De plus, Eminem délivre un couplet majestueux en lui précisant qu’il serait à ses côtés et qu’en puisant sur les talents de 2Pac et Biggie avec un peu de Big L, il serait un monstre invincible pour les autres concurrents. (« Take some Big and some Pac and you mix’em up in a pot / Sprinkle a little Big L on top, what the fuck do you got? »). On enchaîne ensuite avec Many Men (Wish Death) qui est l’un des titres phares de cet album (Top 3 facile). Ce morceau fait référence à sa fusillade dont Fifty a été victime en 2000 , c’est un homme revanchard qu’on écoute, il estime que plus rien ne peut l’atteindre dorénavant même si certaines personnes voulaient le nuire. De plus, il mentionne Hommo, son présumé tortionnaire qui lui a tiré dessus et qui trouvera la mort trois semaines plus tard pour une autre affaire (« Hommo shot me, three weeks later he got shot down »)

Qu’on puisse le paraître dans le contenu du son High All The Time, Fifty admet qu’il ne consomme ni drogue ni alcool, il est plus simple de garder les idées claires lorsqu’on veut concurrencer les grands pontes du rap new-yorkais comme Jay-Z et Nas (« I could go at Nas and Jigga both for the throne« ). Sur la deuxième prod de Dre, Heat nous transporte dans un univers lugubre construit sous coup du feu. On imagine un Fifty assoiffé de violence malgré sa richesse et sa popularité naissante, il ne vient pas pour rétablir la paix mais plutôt étoffer sa soif de vengeance (« The DA can play this motherfuckin’ tape in court »/ »I’ll kill you, I ain’t playin’ »/ »Hear what I’m sayin’ homie, I ain’t playin’ »/ »Catch you slippin’, I’ma kill you, I ain’t playin’ »/ »Hear what I’m sayin’ homie, I ain’t playin’ »). Encore une fois, Dre nous concocte à en croire à une ambiance festive pour If I can’t, le rappeur new-yorkais nous emmène dans son authenticité, la panoplie à être un gangster et sa motivation à être le meilleur par tous les moyens car s’il ne réussit pas alors personne ne peut le faire (« If I can’t do it, homie »/ »It can’t be done »). Sur une énième activité criminelle sur une production venant du Sud plus précisément la Nouvelle-Orléans, Blood Hound nous introduit un des compères du collectif G-Unit, Young Buck un rappeur de la Nouvelle-Orléans.  

Sur la dernière production de Dre sur l’album, Back Down nous envoie vers un exercice dans lequel 50 Cent excelle: le clash et surtout le name dropping. Bien que le rap peut amener à des envieux, 50 Cent maîtrise bien le sujet surtout quand il s’agit surtout de Ja Rule, sa victime préférée. Dans le deuxième couplet, 50 Cent le qualifie de rappeur soft, qu’il se construit une fausse image de gangster pour vendre plus de disques et affirme qu’il est le rappeur le plus coriace du game (« I’m the hardest from New York, my flow is bonkers » / « I’m back, better than ever, on top on my game » / « I’m New York City’s own bad guy »). Le rappeur n’est pas le seul cas isolé, le regretté Irv Gotti, le fondateur de Murder Inc. en prend aussi pour son grade. 50 Cent évoque même que les rappeurs de ce label se font extorquer par Kenneth Supreme McGriff, un ancien baron de la drogue opérant dans les années 80 à New-York (« I ain’t gon’ tell nobody you getting extored »). 

Et on passe directement par la case macroéconomie de la prostitution avec P.I.M.P qui est le deuxième succès commercial de l’album (3e au classement Billboard 100). Le professeur Jackson nous donne un cours sur le niveau comportemental d’un mac (à prendre au second degré bien évidemment 😉). Le remix de ce morceau avec Snoop Dogg, Lloyd Banks et Young Buck viendront ajouter des éléments supplémentaires sur ce cours. Ensuite nous franchissons le rayon egotrip avec Like My Style avec Tony Yayo un membre du G-Unit. Ce morceau décortique l’admiration des auditeurs du rappeur sur sa musique et la personnalité qu’il dégage (« I know you like my style/You like how I break it down » / « Wanna get rich? I’ll show you how »). Poor Lil Rich vient justement montrer l’ascension sociale de Fifty. Autrefois confronté à la dure réalité dans les quartiers du Queens, il montre fièrement sa réussite financière en adoptant des expositions matérialistes comme les montres et voitures (« I let my watch talk for me, my whip talk for me » / « I was a poor n***a, now I’m a rich n***a » / « Getting paper, now you can’t tell me shit, n***a »). 21 Questions est la madeleine de Proust de l’album. En effet, elle vient apporter de la douceur devant ce monde violent tout au long du projet. Cette balade accompagnée par le plus grand hooker de l’histoire du rap Nate Dogg nous montre un Fifty romantique qui pose donc 21 questions à sa dulcinée pour savoir si leur amour restera plus fort malgré les hauts et les bas. Cette chanson est un autre tube de l’album car il a été classé numéro un dans le top du Billboard Hot R&B/Hip-Hop Songs, Hot Rap Song et Billboard Hot 100

Après cette parenthèse romantique, on revient sur du brutal avec Don’t push me avec le retour d’Eminem en feat et à la production et un jeune loup du G-Unit Lloyd Banks. C’est un Fifty plein de rage qu’on retrouve dans sa soif de réussite, un couplet stratosphérique d’Eminem comme à son habitude, on retient un couplet percutant de Lloyd Banks avec un technique imparable qui n’a rien à envier aux deux mastodontes. Ça reste l’un des meilleurs morceaux de l’album (« Right now I’m on the edge, so don’t push me » / « Under my chest is a heart of a lion, I ain’t lyin » / « look in the mirror, I see a soldier »/ « These are my ideas, this is my sweat and tears » / « This is shit that I saw with my eyeballs, my ears »).  Gotta Make It to Heaven est le statement que 50 cent a traversé l’enfer dans les rues du Queens avant d’en devenir le roi et qu’il a une armée autour de lui. Maintenant il paraît invincible tel Superman mais ne baisse pas la garde autour du danger qui rôde. (« I gotta make it to Heaven for going through Hell » / « Front on me, you gon’ meet one of my soldiers, boy ») Initialement sortie sur la BO de 8 Mile en 2002, Wanksta est ajoutée dans l’album un an plus tard. Wanksta est la contraction des mots “wannabe” et de “gangster”. Fifty se fait un malin plaisir de dénoncer les faux gangsters, ceux qui parlent mais n’agissent pas (« You say you a gangsta, but you never pop nothin’ » / « We say you a wanksta and you need to stop frontin’ »). Tout le monde pense que cette chanson est une pique envers Ja Rule mais d’abord démenti par 50 en 2003 et la vérité s’est rétablie en 2007 lors d’une interview pour BET lorsqu’il avoue que ce son était bien destiné à Ja Rule. 

Retour sur de l’égotrip avec U Not Like Me où le rappeur qui a survécu à une fusillade mortelle estime que personne ne peut lui arriver à la cheville, qu’il est un soldat et qu’il est capable du pire pour arriver à ses fins. (« N***as wanna shine like, rhyme like me » / « They don’t walk around with a .9 like me » / « They don’t want to do it three-to-nine like me » / « And ain’t strong enough to take nine like »). Attaquer ses ennemis en plein front c’est l’exercice favori de Fifty. Your Life’s on The Line est la track exemplaire où s’en prendre à lui revient à tout perdre. Cette chanson bonus de l’album est une version alternative de la version originale qui était prévue pour Power Of The Dollar, album qui devait sortir en 1999  sous le label de Columbia mais après sa fusillade, le label a décidé d’annuler sa sortie. Dans cette version revisitée, il exerce sa panoplie technique au refrain envers son ennemi juré Ja Rule et son label Murder Inc. (« Scream, “Murda”, I don’t believe you » / « ”Murda”, fuck around and leave you » / ”Muda”, I don’t believe you » / « ”Murda, murda”, your life’s on the line »). 

Un album Gangsta Rap intergénérationnel et intemporel

Get Rich Or Die Tryin’ est le pari de Shady/Aftermath. Miser sur un quasi inconnu du rap game et donner toutes les ressources nécessaires pour donner un album blockbuster aurait pu ternir les carrières des deux ténors du rap. Mais le pari s’est avéré gagnant car à la sortie de l’album, ce sont plus de 800 000 exemplaires vendus dès la première semaine pour un score final de 15 millions d’exemplaires vendus dans le monde entier dont 9 millions aux États-Unis ce qui en fait l’un des albums rap les plus vendus de tous les temps. 

Avec une écriture emplie de sexe, richesse, violence et égotrip avec un peu de redondance au fil de l’album, GODT est un game changer indélibile dans le rap. Il a su toucher toutes les générations (actuelles ou anciennes) grâce à ses tubes intemporels qui rugissent encore dans les bars et clubs (mention spéciale pour In Da Club). Il reste une référence pour les rappeurs de la nouvelle génération qui mettent cet album dans leur top. Ce n’est pas seulement un album blockbuster pour Fifty mais une revanche à la vie auquelle il peut pleinement profiter après avoir survécu à l’enfer dans les quartiers rudes du Queens et avoir failli perdre la vie des années auparavant. Et que dire de cette cover emblématique ? On y voit un 50 aux muscles saillants et au regard noir comme il était prêt à en découdre envers ses adversaisres, portant un holster et un impact de balle surgit comme pour signifier sa vie d’antan. Cet album a pu mettre en avant ses acolytes de son collectif G-Unit et aidé par des grands noms comme Snoop Dogg et Nate Dogg mais aussi a mis en avant plusieurs jeunes producteurs qui ont contribué à la fabrication de l’album comme Sha Money XL par exemple. Derrière cette masterclass, se forme le Big Three qui régnera par la suite en ce début du nouveau millénaire. Si 50 représente les muscles, Eminem la plume, Dr. Dre est le maestro qui dirige cette suprématie Shady/Aftermath des débuts des années 2000.

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