The Blueprint : Le succès américain

Un an après l’aube du 3ème millénaire où le célèbre « bug de l’an 2000 » fait surface, la ville de New York connaît un virage musical dès les débuts de cette nouvelle ère. 

La ville mère du Hip-Hop commence à perdre du terrain à l’instar des nouveaux genres musicaux qui émergent comme le « Crunk », genre musical venant d’Atlanta, représenté par Lil Jon and the Eastside Boys ou bien même le groupe OutKast qui prend une ampleur internationale et le nouveau protégé de Dr Dre qui ravage tout dans son passage en la personne d’Eminem

Une place vacante à la Grosse Pomme

Que faire pour rattraper son retard ? Depuis la mort de Notorious BIG en 1997 à Los Angeles et de la mort de Big L lors d’un drive-by en 1999, la place du « King of New-York » est plus que vacante mais quel rappeur a les épaules pour gouverner sur la ville ? Seulement 3 rappeurs en puissance peuvent se prétendre à ce titre honorifique :

  • Nas : après avoir pondu 2 classiques inscrits dans l’Encyclopédie du rap (Illmatic en 94 et It Was Written en 96), le jeune prodige du rap se voit comme un digne successeur de Biggie qui pourrait régner sur New York. Avec des lyrics poignants qui relatent la dure réalité dans le Queens, il serait naturel qu’il prenne le trône pour plusieurs années vu son jeune âge. Mais le manque d’expérience dans ce rap game pourrait lui porter préjudice et est-ce qu’il pourra refaire un autre classique comme ses deux précédents albums ? La tâche semble difficile de chercher à reproduire un deuxième Illmatic. Même s’il reste populaire, ces albums n’auront pas le même impact et magie que son premier album.  
  • DMX : Quel est le rappeur qui a pu classé deux albums n°1 en 1998 ? Je vous le donne en mille…C’est bien le rappeur du label Def Jam/Ruff Ryders avec ses deux premiers albums, It’s Dark and Hell Is Hot et Flesh of My Flesh, Blood of My Blood. Il est le 2ème artiste à réaliser cet exploit après 2pac (à titre posthume). En plus de cela, il est le rappeur en vogue avec 3 albums n°1 au Billboard (5 jusqu’en 2003 avec The Great Depression et Grand Champ). Le “Dog” de l’écurie Def Jam et Ruff Ryders a su captiver son public avec des hits comme X Gon Give it to Ya, Party Up, Ruff Ryder’s Anthem et encore d’autres mais aussi des morceaux plus intrusifs où il nous raconte ses peines, ses déboires, ses vices, ce qui rend un rappeur plus humain, plus vulnérable envers son public, une chose qui reste rare dans le rap game à cette époque là où on valorise le hustle, la richesse et les choses matérielles. Et on n’oublie sa performance légendaire pour les 30 ans du festival de Woodstock en 1999.
  • Et le troisième prétendant au titre, on ne le présente plus. Celui qui s’est fait un nom dans les rues de Brooklyn dans le hustle pendant des années, celui qui a réussi à se faire une place dans le milieu du Hip Hop en débarquant avec Reasonable Doubt en 1996 avec son label Roc-A-Fella alors qu’aucune maison de disque voulait le signer et maintenant il enchaîne les succès commerciaux. Son nom est Shawn Carter aka Jay-Z et il est là pour poser son empreinte non seulement sur sa ville mais sur l’industrie pour leur dire qu’il est bien le n°1 du game. 

Après avoir sorti cinq albums aux succès retentissants (quatre des ses albums ont été déjà n°1 au classement Billboard) à la chaîne à la fin des années 90/début 2000, Jay-Z semble être incontournable sans être encore le “Godfather of Rap” car ces précédents opus ne reçoivent pas les mêmes éloges que son premier album, c’est alors qu’il décide de prendre un nouveau tournant dans sa carrière musicale. Il décide donc de revoir ses plans : faire un album homogène qui pourrait affirmer la légitimité culturelle du Hip-Hop au grand public et renouer avec le succès public et critique depuis Reasonable Doubt afin de s’asseoir définitivement sur le trône de New-York mais aussi celui du rap. L’album portera donc le nom : The Blueprint.

La route vers le rêve américain 

Pour l’enregistrement de cet album, Jay-Z s’entoure de quelques producteurs : Timbaland, Bink! et deux jeunes producteurs alors peu connus du grand public Just Blaze et Kanye West. Cette collaboration se veut efficace car elle permet une osmose dans le corps du projet grâce à des productions originales et des ambiances riches. Avec des samples venant principalement de la soul, du rock, de la funk et du jazz, Jay-Z nous emmène dans sa vision du rêve américain qui semble inatteignable dû à la pauvreté qui règne dans les quartiers noirs de la Grosse Pomme. 

Dès l’intro de l’album The Ruler’s Back le rappeur rend déjà hommage au rappeur Slick Rick à la chanson éponyme issue de l’album The Great Adventures of Slick Rick sorti en 1988. Il se revendique comme l’homme du peuple mais surtout celui comme l’homme qui va régner sur l’industrie du rap sans laisser de miettes. Avec son écriture bien ficelée et cette arrogance assumée, il semble invisible dans cette industrie même si on lui met des bâtons dans les roues afin de le faire chuter. À noter que la pique envers Nas en indiquant que sa carrière au sommet n’a été qu’une courte durée (“Your reign on the top was shorter than leprechauns”), ce qui donnera une mise en bouche de leur clash légendaire. 

Takeover ou quand on s’attaque à Jigga, il faut se préparer à encaisser les coups. Sur une production bien rock de Kanye West sur un sample du groupe The Doors ( Five to One issu de l’album Waiting for the Sun ), Jigga vient s’attaquer à Prodigy et Nas d’une manière brutale. Dès le début, il précise que son écurie Roc-A-Fella, label créé avec Damon “Dash” Dash et Kareem “Biggs” Burke, prend le contrôle du rap et la compare à la US Marine (“Hey, lil’ soldier, you ain’t ready for war”/”R-O-C too strong for y’all”/”Roc-A-Fella is the army, better yet, the navy”). Les deux premiers couplets visent la moitié du groupe Mobb Deep, Prodigy, en aiguisant ses lyrics de façon tranchante. Il lui reproche d’inventer une vie de gangster (“Then you dropped « Shook Ones, » switched your demeanor”/“Well, we don’t believe you, you need more people”) alors qu’il a été réellement un danseur ballerine (“You was a ballerina, I got the pictures, I seen ya”). Jigga indique aussi que ses ventes de disques en première semaine équivaut à toutes ses ventes dans sa carrière solo (“I sold what your whole album sold in my first week”). Bien que le diss track s’adresse à 90% à Prodigy, les 10% restants destinés à Nas sont les plus marquants dans cette diss track qui prendront une autre ampleur dans leur clash. Jay-Z dépeint Nas comme un pantin (“You’s the fag model for Karl Kani, Esco ads”), qu’il s’est brûlé les ailes à force de chercher la célébrité, que son rap n’est plus le même et qu’il n’est plus mentionné dans les Top 10 des rappeurs et que sa carrière est bien derrière elle (“That’s why your (Lame), career’s come to an end”). Avec ce diss track, Jay-Z envoie les coups tel un Mike Tyson prime pour mettre K.O ses adversaires un par un et il vaut mieux pas le chercher sous peine de représailles. Izzo (H.O.V.A) avec une production triomphante de Kanye, Jigga nous raconte sa vie d’antan, que c’était sa seule solution de s’en sortir. Même s’il est un rappeur incontournable (“Can’t leave rap alone, the game needs me”), il garde toujours cette mentalité de hustler, c’est-à-dire de rester fidèle à lui-même et de ne pas se laisser manipuler par l’industrie musicale. Pour lui, seuls le succès et la réussite sont sources de motivations (”Succeed and this rap game, the two things that’s great”). Dans Girls, Girls, Girls, Jigga nous décrit de façon humoristique (à l’époque) sa vision des relations avec les femmes. À noter les apparitions non créditées au refrain de Q-Tip, leader du groupe emblématique A Tribe Called Quest, mais aussi de Biz Markie, Slick Rick et d’une manière inattendue Michael Jackson sur les vocaux. Jigga that nigga nous montre enfin un Jay-Z au sommet de l’échelle. Il vit la richesse à travers les maisons luxueuses, les voitures, les weekends dans les Hamptons, quartier huppé de la côte Est, sa vie d’avant est bien derrière lui et maintenant, il compte bien profiter de son dur labeur. Il nous prouve aussi qu’il est l’un des meilleurs pour rapper la richesse, le luxe. 

Dans U don’t know, Jay-Z explique sous des termes plus gangsta que dans l’aspect financier entre le monde de la drogue et de la musique il n’y a pas de différence pour lui. Il a connu et réussi dans ces deux univers parallèles et nous montre qu’il a su bien fructifier ses profits dans le monde de la drogue et du rap (“I tell you the difference between me and them”/”They tryin’ to get they ones, I’m tryin’ to get them M’s”). L’orgueil est plus retentissant dans Hola Hovito sur la prod unique de Timbaland, on y voit un Jay plus conquérant que jamais avec son flow entraînant, il nous montre qu’il est au-dessus de la concurrence, qu’il est hors catégorie face aux rappeurs (“I ball for real, y’all niggas is Sam Bowie”/”And with the third pick, I made the earth sick”), il précise même qu’il est à la fois Jordan, Bird et Magic (légendes de la NBA) en une seule personne, c’est pour dire qu’il s’imagine comme le “rappeur parfait” dans cette industrie mais il a l’humilité de dire qu’il se rapproche d’un Notorious BIG sans mentionner qu’il est meilleur que lui  (“And if I ain’t better than Big, I’m the closest one”). 

Dans Heart of The City (Ain’t No Love), on revient sur une production bien soulful de Kanye comme on aime sur une sample de Bobby “Blue” Bland sur la chanson Ain’t no love, Jay nous raconte la complexité de la célébrité, cette facette que peu de personnes voient. Pour la plupart des personnes, la célébrité se conjugue avec la richesse, le luxe, les choses matérielles et la réussite sociale. Pourtant, Jigga nous décrit son ressentiment de la chute d’un artiste ou groupe à succès (“First the Fat Boys break up, now every day I wake up” / ”And then the Fugees gon’ break up, now every day I wake up”), qu’il est fréquent que certaines personnes rêvent de voir tomber du sommet des célébrités par pure jalousie ou haine, c’est pour cela qu’il évoque qu’il n’éprouve pas d’amour pour la fame. Never Change nous fait transporter dans les différents aspects de la vie de Jay, ce qui l’a vécu dans les quartiers pauvres de Brooklyn comme grandir dans la pauvreté, la vente de crack, la richesse et l’entreprenariat. Malgré toutes ces étapes de la vie, Jay a pu garder sa même mentalité, ligne directrice, c’est-à-dire d’atteindre les sommets et d’y rester. Song cry fait explorer un Jigga un peu plus vulnérable, plus humain. Il nous emmène dans une ballade émouvante où il nous décrit la fin d’une relation durable due à son emploi du temps professionnel et ses infidélités. En tant que rappeur, dans les années 2000, il était difficile d’exprimer ses émotions pour raison de fierté mais Jay-Z arrive à prouver qu’en utilisant les bons mots, on peut tout à fait arriver à transporter ses mêmes émotions en une ballade sur une production enivrante de Just Blaze (“I can’t see it comin’ down my eyes” / ”So I got to make the song cry”).

Avec All I Need, on retrouve une énième fois l’assurance légendaire de Jigga. Il prône sa réussite financière et professionnelle, tout ce qu’il touche se transforme en or, tout ce qu’il a besoin est de l’amour et loyauté de l’écurie Roc-A-Fella et à noter que le titre de la chanson rend hommage à 2Pac avec son Me & My girlfriend (“All I need in this life of sin, is me and my girlfriend”) et qui sera repris plus tard dans Bonnie & Clyde ‘03 en feat avec Beyoncé

Et pour finir en beauté, quoi de mieux que d’inviter le rappeur du moment qui fait l’effet d’un raz-de-marée dans l’industrie musicale. Ce rappeur dont tout le monde parle est Eminem, le nouveau protégé du label Aftermath, label du producteur iconique Dr.Dre. C’est d’ailleurs le seul featuring de l’album. Renegade est une réponse à toutes les critiques que subissent les deux rappeurs mais de manière distincte. Il est reproché à Jigga d’avoir oublié ses racines au détriment de sa richesse et Eminem à sa mauvaise influence envers la jeunesse américaine concernant ses textes controversés (“Motherfuckers say that I’m foolish, I only talk about jewels (Bling-bling”)/”Do you fools listen to music or do you just skim through it? – Jay-Z/’”Cause see, they call me a menace and if the shoe fits, I’ll wear it”/”But if it don’t, then y’all’ll swallow the truth, grin and bear it” – Eminem). Ce son produit par le Slim Shady (en plus d’avoir des talents de rappeur, il possède aussi des talents de producteur) n’est pas seulement une mise au point sur les reproches qu’ils rencontrent mais aussi une prestation inoubliable de ces deux rappeurs en plein prime avec une flow technique impeccable et une écriture digne des plus grands poètes ( même si Eminem prend le dessus sur Jay-Z sur ce son ). 

Et pour finir l’album, Jay-Z nous pond trois titres cachés : on commence par Momma loves me, Jigga fait une rétrospective de sa vie en partant de son enfance à Marcy Projects jusqu’à l’homme qu’il est devenu aujourd’hui. On passe ensuite par Breathe Easy (Lyrical Exercise) où Jay-Z déploie toute sa technique de façon débordante sur une instrumentale piano de Just Blaze. Et enfin, une version revisitée de Girls, Girls, Girls (Part.2) par Kanye West qui nous montre toute l’étendue de son talent. 

L’héritage du rap new-yorkais 

Initialement prévu pour le 18 septembre 2001, le rappeur décide donc de le sortir une semaine à l’avance, le 11 septembre 2001 mais un événement inattendu viendra chambouler le cours du monde entier : l’attentat des deux tours du World Trade Center à New-York.

Bien que cette tragédie viendra mobiliser toute l’attention du monde entier durant des semaines voire des mois, les ventes de l’album n’en seront pas autant affectées. Ce sont 427 000 d’exemplaires vendus dès la première semaine pour un total de ventes de deux millions aux États-Unis. Au-delà des ventes, l’album a reçu des critiques unanimes auprès des magazines spécialisés tels que The Source et XXL ont attribué la note de 5 micros pour cet album, ce qui est un fait rare de la part de ces magazines. Jay-Z a donc réussi ses objectifs : rallier le Hip-Hop auprès de l’opinion publique et concilier le succès critique et commercial. 

Bien qu’il ait réussi ses objectifs, The Blueprint s’inscrit au panthéon des meilleurs albums rap de tous les temps grâce à une homogénéité au fil de l’album avec des productions de Just Blaze et Kanye West dont l’impact et le succès perdureront pendant des années surtout pour Kanye West qui connaîtra la gloire dès la sortie de son premier album en 2004 The College Dropout et Just Blaze qui continuera de collaborer avec les rappeurs du label et d’autres. On peut aussi noter une écriture soignée et une technique irréprochable de la part de Jigga dont la légende raconte que l’enregistrement de l’album s’est fait en 15 jours. C’est donc ainsi que Jigga s’assoit confortablement sur le trône et prend la couronne du “King of New-York”. 

Et au final, que dire de la cover ? Inspirée par la photographe britannique Jocelyn Bain Hogg, la photo montre un Jay-Z de dos penché sur son bureau avec un cigare à la bouche et vêtu de sa veste de la marque Rocawear, sa ligne de vêtements. Cette image représente un Jigga conquérant prêt à prendre le contrôle. On peut aussi interpréter que le rappeur est l’architecte de la culture du Hip-Hop , c’est lui qui donne les directives du schéma à suivre pour réussir et durer dans le milieu. Il en impose par sa présence, il n’a plus rien à prouver, il est devenu un rappeur et un homme d’affaires respecté. Cette cover suit bien la démarche artistique de l’album : construire quelque chose de durable, impactant et réfléchi.   

Jay-Z n’est pas seulement un rappeur adulé par ses fans et ses pairs, il est aussi un businessman confirmé. Contrat avec Puma, producteur du Super Bowl, fondateur de son label Roc Nation où il a diversifié ses activités dans plusieurs domaines (artistique et sportif), propriétaire de la marque de champagne Armand de Brignac dont la moitié des parts a été revendue à LVMH via sa société Moët & Hennessy. Il contribue aussi pour les causes sociales notamment pour sa ville de New-York, il n’hésite pas à donner une aide financière pour les associations pour les familles les plus démunies. L’héritage de Jay-Z dans le milieu de l’industrie musicale va encore perdurer pour encore quelques années et doit être étudié dans les bancs de l’école.

Même après 20 ans après sa sortie, The Blueprint reste un classique intemporel pour les passionnés du rap parfois rangé dans le Top 5 ou 10 des meilleurs rap all time (tout est subjectif hein 😉). Si je conseillais un album pour faire découvrir le rap à une personne, cet album serait déjà dans la liste gravée à jamais. 

Si je dois faire un Top 5 des sons de l’album, je choisirais : 

  • Takeover : un diss track légendaire comme on n’en fait plus aujourd’hui
  • Izzo (H.O.V.A) : une chanson à allure triomphante qui donne envie d’accéder à la réussite
  • U don’t know : prouver que l’on peut réussir qu’importe son statut
  • Heart of the city (Ain’t no love) : une production bien soulful comme on les aime
  • Renegade : une prestation digne des plus grands à étudier dans les livres de l’Histoire du rap

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