Dapper Dan : le pionnier du streetwear chic

Le style a toujours fait partie de l’ADN du Hip-Hop. Bijoux, bagues, chaînes, manteaux en fourrure ou les dernières paires de sneakers. Toutes ces panoplies, de la plus discrète à la plus extravagante, sont une manière de montrer son identité et son appartenance. On peut aller des Adidas Superstars et Run DMC, de la casquette Kangol popularisée par LL COOL J en passant par les baggys et les maillots de foot américain oversize et les Timberland, le hip hop a toujours puisé son style dans son environnement à travers les années. 

Ce mélange entre culture hip-hop et luxe était autrefois impensable en vue de la stigmatisation du luxe envers le hip-hop jugée trop noire et trop violente. Et pourtant, de nos jours, le streetwear s’invite dans les podiums des grandes maisons de luxe et collabore avec ceux qui l’incarnent comme Virgil Abloh, Pharrell Williams chez Louis Vuitton, Nigo et même Tremaine Emory. 

Est-ce que ces maisons auraient franchi un cap sans l’inclusion de ces nouvelles têtes pensantes venues de cette culture et donner un nouveau souffle dans la Haute Couture ? Qui est le précurseur de ce mariage inattendu entre le streetwear et le luxe ? Virgil Abloh ? Kanye West ? Pharrell Williams ? A$AP Rocky ? On a beau les mentionner dans les conversations, il existe une personne qui a littéralement ouvert le pont entre ces deux cultures de manière officieuse mais qui reste un visage important dans le hip-hop des années 80 et de la mode. 

Le mot d’ordre : Se réapproprier les codes

Harlem, années 80. Le quartier de la ville de New-York, berceau de la culture afro-américaine, est marqué par l’arrivée de l’épidémie du crack qui gangrène tout la ville. Une crise économique qui entraîne une hausse de la pauvreté qui a pour conséquence une délocalisation de la population qui veut fuir la violence quotidienne et les ravages de la drogue encombrant tout le quartier. 

Natif de Harlem, Daniel Day dit Dapper Dan sait qu’il ne survivra pas dans cet environnement. Deux issues s’offrent à lui : vivre dans l’hostilité ou s’en sortir en créant quelque chose d’unique. Habitué à la débrouillardise depuis son jeune âge, il fonde son propre magasin de mode : Dapper Dan’s Ladies and Gentlemen boutique.

Inauguration de la boutique de Dapper Dan

Le point de rendez-vous des rappeurs et gangsters

Ouvert en 1982 sur la 125e rue, la boutique était accessible 24/24h et 7/7j pour s’adapter aux horaires de sa clientèle et pour confectionner les pièces sur mesure. Lors d’une visite d’un trafiquant de drogue avec sa petite amie qui portait un sac Louis Vuitton, une idée lui est venue en tête : tout miser sur l’apparence. Inspiré par le procédé du wax, tissu imprimé africain, il imprime les logos monogrammes de luxe (Louis Vuitton, Gucci, Fendi) sur le cuir sans écailler la peinture. Contrairement aux contrefaçons qui copient le design des marques, Dapper Dan fait de ses créations, des pièces d’un unique genre qui font le succès de la boutique. Vestes d’aviateur, manteaux en fourrures et survêtement haut de gamme, les rappeurs et les gangsters raffolent de ses créations du créateur new-yorkais à un point où la boutique est devenue le lieu phare de la 125e rue. 

Le succès est au rendez-vous et les créations sont mises en lumière grâce aux pionniers du rap Eric B & Rakim sur les pochettes de leurs deux premiers albums : Paid in full (1987) & Follow The Leader (1988). Ils portent des vestes en cuir avec les logos Gucci imprimés au dos. Le groupe de rap féminin Salt-N-Peppa aborde fièrement les créations de Dapper Dan et LL Cool J, superstar du rap à cette époque, popularise les pièces. 

Dapper Dan & LL Cool J
Salt-N-Peppa
Eric B & Rakim

Un incident qui mène à la chute du tailleur de Harlem

Lors de la nuit du 23 août 1988, une bagarre éclate dans la boutique de Dapper Dan. Mike Tyson, champion poids lourd incontesté de la boxe et habitué de la boutique, se bat contre un boxeur, Mitch Green. Tyson a donc mis KO son adversaire qui a dû reporter son combat pour cause de blessures. Ce combat de rue est relié par les médias mais une personne va porter attention à un détail avec cet incident. 

Sonia Sotomayor, avocate pour le compte de la maison italienne Fendi, traque les contrefaçons et les violations de propriétés intellectuelles à New York. Lors de la bagarre médiatisée, Mike Tyson était vêtu d’une veste blanche recouverte du logo Fendi sur le dos. Elle prend l’affaire en main et enquête sur l’utilisation illégale des logos européens. Elle coordonne alors des raids de perquisition dans la boutique dans la 125e rue. 

Résultat : des saisies de 250 000 dollars de marchandises, des machines à coudre professionnelles et des écrans de sérigraphie qui permettent d’imprimer les logos. La fermeture définitive de la boutique en 1992 met un coup d’arrêt à son travail et se voit banni du monde de la mode mais il abandonne pas autant. Plus discret, il vend des T-Shirts contrefaits Chanel pour subvenir aux besoins de sa famille mais aussi il confectionne des pièces clandestinement pour ses clients fidèles et devient même styliste pour Floyd Mayweather. 

Banni des maisons, la culture hip-hop n’a pas oublié son travail d’orfèvre durant sa faste période. Symbole de la réussite de l’élégance, il est reconnu par la génération suivante de rappeurs comme Jay-Z, Pusha T, Lil Wayne et plus tard Tyler the Creator. 

Internet n’a pas oublié

Les années passent et tout le monde semble avoir effacé de la carte le designer afro-américain mais le temps peut parfois faire des miracles. 

En 2017, lors du défilé Gucci orchestré par Alessandro Michele, une mannequin présente une veste d’aviateur avec des manches ballons floquées du logo Gucci. Tout le monde applaudit la pièce et félicite même le designer pour sa créativité. Sauf que cette veste semble avoir un air de déjà-vu. En effet, la veste présentée dans le défilé Gucci possède les mêmes caractéristiques que la veste dessinée par Dapper Dan pour une cliente. En 1989, la championne olympique Diane Dixon passe commande à la boutique Dapper Dan. Il élabore donc un blouson d’aviateur en cuir avec les monogrammes Louis Vuitton sur les manches gonflées. S’ensuit une polémique qui a mobilisé la sphère Internet qui accuse la maison Gucci d’avoir plagié le travail de Dapper Dan sans le créditer. La maison italienne présente ses excuses suite à cet engouement et va faire un geste qui va réhabiliter le designer afro-américain.

Diane Dixon (1989)
Défilé Gucci (2017)

La renaissance du phénix

En 2017, soit 25 ans après la fermeture de son magasin, Gucci annonce une collaboration avec le styliste de Harlem et offre sa propre boutique sur la 125e rue. Une collection capsule qui revisite les pièces travaillées qui ont fait le succès du designer dans les années 80. La boucle semble enfin bouclée pour celui qui a été longtemps marginalisé par les maisons de luxe pendant des années. 

Si certains voient un geste admirable de la part de Gucci et du directeur artistique, d’autres voient cette collaboration comme une appropriation culturelle pour s’enrichir dans le dos d’une communauté. Il est vrai que la communauté noire a semé beaucoup d’embûches pour se faire une place ou occuper des postes à responsabilités dans le monde du luxe. 

Collaboration Dapper Dan/Gucci (2018)

De paria de l’industrie à icône vivante 

De nos jours, on vit un changement dans la culture noire qui est de plus en plus présente dans les podiums. Les athlètes, rappeurs et artistes issus de cette communauté s’invitent dans les campagnes publicitaires pour les mêmes marques qui les stigmatisent dans les années 80. 

Dapper Dan n’est pas étranger à ce revirement. Longtemps rejeté par l’industrie du luxe, le designer a su frayer un chemin pour que son nom soit reconnu par ses pairs. Si la culture hip-hop est aujourd’hui autant populaire dans les podiums des grandes maisons. Bien que les Virgil Abloh et Pharrell Williams ont apporté leurs pierres à l’édifice, Dapper Dan est le précurseur qui a brisé le pont entre le luxe et le streetwear que personne n’aurait imaginé comme possible un mariage parfait. 

« D’habitude, nous devons être « eux » pour réussir. Nous avons fait en sorte qu’ils doivent être « nous » pour réussir. »— Dapper Dan

Dapper Dan pour le NY Times (2017)
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